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• Robert Favre (1927-2010)

Robert Favre fut professeur de littérature française du XVIIIe siècle au sein de notre Faculté jusqu’à sa retraite, en 1993. Voici la notice nécrologique rédigée par son collègue et ami Jean Sgard.

Robert Favre est mort le 30 avril dernier après une longue et douloureuse maladie. Jusqu’à sa mort, il avait gardé toute sa lucidité, et malgré une immense fatigue, toute son attention à ses proches, à ses amis, à la vie, à la mort. L’image persistante de Robert F., c’est sans doute cette attention bienveillante, et sa lucidité teintée d’humour. C’était sa façon d’être au monde, entièrement tournée vers les autres. Il était né dans une famille lyonnaise, établie au plein cœur de la ville ; et on ne peut séparer son image de ces lieux qu’il aimait tant : la place Croix Paquet, au pied de la Croix-rousse, le quai de la Pêcherie au bord de Saône, et puis ces lycées où il a fait ses études : Ampère sur la rive droite du Rhône, et le Parc sur la rive gauche, où il a pris les leçons de V.H. Debidour : de ce maître admiré, grand helléniste, esprit exigeant et grand chrétien, il parlait souvent. C’est dans cette classe de khâgne du Parc sans doute, que s’est définie sa vocation intellectuelle. Entré à l’E.N.S. en 1947, il en est sorti agrégé en 1951. Il fut nommé à Alger ; Colette, sa première épouse, avait coutume de dire que ce ciel éternellement bleu les lassait parfois, et qu’ils avaient connu la nostalgie des brumes lyonnaises. Il retrouva Lyon en 1956, pour entrer ensuite à l’Université. Au lycée Gautier d’Alger, il était devenu un remarquable enseignant. Ses élèves, devenus à leur tour des maîtres, parlent encore de sa culture, de sa pondération, de ses amicales moqueries, de cette élégance intellectuelle qui était la sienne. Nous nous sommes connus en 1964 : cela fait quarante-cinq ans d’amitié, de confiance réciproque, de complicité. Il préparait alors sa thèse sous la direction de Robert Mauzi, qui laissait toute latitude à ses assistants ; nous avons ainsi piloté des mémoires de licence, animé quelques recherches sur la presse, et rêvé toutes sortes de projets : l’époque y prêtait. Au lendemain de 1968, je me suis retrouvé à Grenoble. Et tandis qu’il achevait sa thèse, ses amis lyonnais et grenoblois mettaient en place les deux équipes de presse qui n’ont plus cessé de collaborer. Robert et moi avions, à l’intérieur de cette alliance nos préférences communes : il était vivement intéressé par Prévost (« Sur un regret de l’abbé Prévost », DHS, i5, 1973) ; il m’a attiré du côté des Mémoires de Trévoux, et nous avons participé l’un et l’autre à un numéro spécial de DHS sur les jésuites (1976) ; puis nous avons ensemble établi le texte du Monde moral de Prévost, durant un long et bel été dans le Jura ; et les notes, qui prirent tout l’hiver suivant m’ont laissé le souvenir de discussions passionnées, à distance. Cependant que l’équipe lyonnaise, entraînée par Pierre Rétat, lançait une recherche hardie sur les gazettes, Robert me prêtait son aide pour le Dictionnaire des journaux et le Dictionnaire des journalistes (11 notices de journaux sont de lui, et 22 notices de journalistes). La Mort au siècle des Lumières avait fait de lui, en 1976, un dix-huitiémiste remarqué. Son travail, comme celui de Robert Mauzi sur L’Idée du bonheur au XVIIIe siècle, donnait au siècle des Lumières toute sa densité et ses contradictions ; mais il faisait sentir entre les philosophes et les chrétiens des problèmes communs ; et il étayait sa recherche sur d’innombrables enquêtes (sur la médecine, sur la presse, sur le fait divers, sur les sermons) et c’est ce qui fait la remarquable richesse de sa recherche, à l’intersection de l’histoire des idées et de l’histoire des mentalités : « à la marge » disait-il, mais au plein coeur des choses. La masse d’informations réunies dans ce livre si beau, on la retrouve dans maint article sur la mort ou l’obsession du temps chez Marivaux, chez Diderot, mais aussi dans les recueils de colportage (La Fin dernière, aux P.U.L. en 1984). Peut-être a-t-il souhaité parfois se soustraire à l’emprise de cette obsédante réflexion. Son livre sur le rire (Le Rire dans tous ses éclats, P.U.L., 1998) le suggère ; mais le lecteur y trouvera aussitôt l’immense culture littéraire de Robert Favre, et son ouverture d’esprit ; la littérature comique avait la vertu de consolation, mais aussi les vertus d’humilité, d’irrespect, de liberté qui lui donnaient toute sa profondeur. Qui voudra découvrir l’étendue de la réflexion de Robert Favre se tournera vers le livre d’hommage que lui ont offert ses collègues en 1999 (La Mort, le temps, la poésie, aux P.U.L., préface de P. Michel). Quant à nous, dix-huitiémistes de la SFEDS, nous nous rappellerons que pendant près de vingt ans, il fut membre de notre C.A., qu’il y fit valoir ses avis, ses conseils pleins de raison ; qu’il contribua à faire connaître notre société dans les lycées, ou à l’Académie de Lyon ; que sous ce sourire bienveillant et cette sérénité affichée, il y avait une intense attention, et le désir de tout comprendre. Ces derniers temps, il avait noté dans « Pourquoi ont-ils écrit ? » ce mot de René Char : « Tu es pressé d’écrire comme si tu étais en retard sur la vie ».

Jean Sgard


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