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Commentaire de Michèle Clément
La lecture du rapport Rousso sur « le racisme et le négationnisme à l’université Jean-Moulin Lyon III » est très éclairante, y compris sur Lyon 2, très souvent convoquée comme témoin ou acteur dans les "affaires" (Faurisson, Roques, Notin et Plantin pour les plus importantes) ; sa lecture est nécessaire pour comprendre la logique universitaire qui a prévalu pour les actions ou les refus d’actions à chaque phase du développement des affaires. Sans passion, avec un luxe de preuves (dossier de carrières des enseignants impliqués par leurs travaux (ou leurs déclarations, voire leurs « performances ») dans des débats de nature raciste ou négationnistes ; comptes rendus des conseils d’administration ou des conseils scientifiques, PV des commissions de spécialistes, archives des associations militantes, rapport préalable comme le rapport Comte, entretien avec presque tous les acteurs…), le rapport établit la généalogie des problèmes. Mais ce n’est pas son unique fonction et c’est là qu’il prend tout son sens.
Le rapport Rousso fait réfléchir (en plaçant souvent le débat à un niveau de réflexion sociologique et historique passionnant) à chacun de nos actes (du vote dans la commission de spécialistes, à la soutenance de travaux en passant par des déclarations dans les conseils de l’université) et à leur interactions avec la société dans son ensemble. Lyon 2 se débrouille plutôt bien du privilège énorme qui est le nôtre, et que je n’avais jamais à ce point évalué : privilège de la liberté académique garantie par la Constitution qui affirme notre liberté d’universitaires à penser sans entraves, dans le seul respect de la neutralité et de la laïcité du service public, mais sans glisser dans l’abject au nom de cette même liberté ; si le rapport Rousso est si mesuré, c’est qu’il s’interdit de prendre une position de surplomb où un jugement serait rendu de l’extérieur -sur commande politique- quant au fonctionnemment de l’université.
Mais ce fameux privilège de la liberté (qui fait des universitaires presque des « intouchables » dans l’exercice de leur droit de pensée) a une contrepartie souvent difficile à assumer : le privilège redoutable de devoir juger ce qui ce passe en notre sein, aussi bien dans les travaux des étudiants que dans ceux de nos collègues et là on frémit de la responsabilité engagée ; nous avons, et c’est, paraît-il, une exception en droit (si j’ai bien compris), le "privilège" de pouvoir juger nos pairs dans des commissions de sanctions disciplinaires internes à l’Institution, sans avoir nécessairement à en référer à la justice.
Si Lyon 2 a plutôt bien réagi aux problèmes auxquels elle a été confrontée, si son cas n’est en rien comparable à celui de Lyon III où la politique de recrutement des quelques extrémistes incriminés a été concertée - c’est en partie grâce à ses anciens présidents et à quelques déclarations et actions symboliques, rapides et presque toujours efficaces.
Le rapport est long (263 p.), précis (il n’omet que de rares choses et entre autres, le rôle de B. Gollnisch au moment de la présidence Millon de la région) mais il fait le point, preuves à l’appui, sur presque tout depuis la scission de 1973 jusqu’à juillet 2004 (rendu définitif du jugement dans l’affaire Plantin). Il nous engage à la vigilance intellectuelle - il situe ce qu’il appelle le "péché originel" de Lyon III dans le refus de prendre des sanctions après la soutenance de la thèse "Roques" à Nantes en 1985 contre J.-P. Allard - mais il appelle à la prudence intellectuelle par rapport aux leviers spectaculaires que sont parfois les associations et la presse, efficaces, mais en dehors de la logique (déontologie ? ) universitaire. La presse (et c’est peut-être la raison) est d’ailleurs sévère avec ce rapport. Il pose le problème des libertés académiques (qui ne sont pas de la même nature que la liberté d’opinion individuelle) : ce privilège (aucune police politique n’est susceptible d’interférer avec nos travaux) dont nous sommes jaloux doit s’évaluer à sa juste mesure et c’est justement la conclusion du rapport, qui n’est pas décevante comme l’ont déjà dit des associations et des journalistes : il nous reconduit devant notre liberté dont l’envers est la capacité à réagir par le jugement à l’inacceptable.
Si c’est le rôle de certaines associations que de crier au loup - et la chose est nécessaire pour faire ouvrir ou rouvrir des dossiers qui seraient silencieux et donc d’autant plus dangereux sans cela - ce n’est pas le rôle de l’Université, qui doit évaluer elle-même -selon ses critères scientifiques d’évaluation de la production intellectuelle- ce qu’elle peut ou ne peut pas laisser dire en son sein, jusqu’à la sanction : c’est en le faisant - sans laisser la seule parole passionnelle le faire - que l’université se révèle à la hauteur de ce que la constitution lui accorde.
Michèle Clément
(Michèle Clément est professeur de littérature du XVIe siècle)
