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Commentaire de Jean-Yves Debreuille

Chère Michèle,

Je lis moins vite que toi, mais puisque tu invites au débat, j’y viens, même à retardement. Et je t’avoue que je réagis beaucoup moins favorablement au rapport Rousso. Demander ce travail à une personnalité scientifiquement incontestable quant à sa connaissance générale des faits est très bien, mais on obtient que des vérités générales (responsabilité morale des universitaires devant la nation, etc…) et en fin de compte la recommandation de surtout ne rien changer. Solliciter une personnalité connaissant le fonctionnement réel de l’institution (par exemple un ancien président d’université) aurait permis de répondre à la seule question qui vaille : pourquoi le système universitaire tel qu’il fonctionne est-il depuis trente ans incapable de se défendre contre la propagation en son sein et par ses acteurs de théories révisionnistes, et quelle dispositions faudrait-il prendre pour que cela cesse enfin.

Car cela n’a pas manqué : à peine le rapport Rousso avait-il une nouvelle fois par son contenu même fait la preuve de l’angélisme universitaire - faiblesse structurelle que les factieux connaissent mieux que personne et sur laquelle il appuient toute leur action - que Bruno Gollnisch se livrait à une nouvelle et tonitruante provocation, selon des modalités très précisément dosées qui feront qu’une nouvelle fois, après une interruption d’enseignement qui n’est pas même pas une sanction, mais une mesure d’ordre public, et sans aucune réaction de la communauté universitaire lyonnaise en tant qu’institution, il aura prouvé la justesse de ses convictions : 1) L’université est un monde de doux rêveurs gauchisants dans l’ensemble, mais incapables d’action. 2) Les théories révisionnistes ne sont pas aussi fausses que cela puisqu’on ne parvient pas à confondre ceux qui les professent.

Mais revenons au contenu du rapport. Quand il affirme que la création de Lyon III n’est pas le fruit d’un complot d’extrême droite, c’est qu’il ne regarde pas derrière la façade. Bien sûr que les fondateurs - dont on remarquera tout de même qu’aucun n’appartenait à la gauche, et qu’ils n’ont pu mener à bien leur scission que grâce aux très droitiers gouvernements Messmer- n’adhéraient pas tous à cette idéologie, mais il servaient, comme ils le servent toujours, de paravent à quelques éléments très radicaux et très organisés, dont il ne faudrait tout de même pas oublier qu’est issu le président Goudet, qui par des tours de passe-passe administratifs a réussi à exercer un mandat dépassant largement les cinq années légales. Et si l’on veut observer le fonctionnement fin du système, il suffit de voir à titre d’exemple celui de ce qui était alors la 11ème section (langue te littérature françaises) : les deux membres extérieurs de la commission de spécialistes à Lyon III étaient Frédéric Deloffre et Jacques Robichez, qui tenaient alors, avec l’idéologie et les pratiques que l’on sait, le Comité national des universités, et dont le second apparaît dans tous les organigrammes du Front national avec le titre de Conseiller scientifique. Leur mission était de recruter soit des enseignants conformes à leurs idées, soit des médiocres qui ne feraient pas obstacle ( et continuent effectivement de ne pas faire obstacle) aux agissements des premiers. Ajoutons que pour parfaire le travail, et en profitant cette fois de leur position au CNU, ils ont tenté d’assainir l’université voisine de Lyon 2 en éliminant ceux qu’on appelait alors les « assistants », et qu’ils visaient assez juste, puisque s’ils étaient parvenus à leurs fins, un des futurs présidents de cette université aurait été définitivement écarté.

Car si Lyon III est finalement le lieu où niche le coucou d’extrême droite, il en aurait aussi bien choisi une autre : c’est peu avant la scission qu’a eu lieu le coup de force du ministère (le même) imposant la nomination de Faurisson contre l’avis de la commission de spécialistes, et celui-ci a choisi de rester à Lyon2 pour y développer ses activités ; de même, Jean Plantin devait bien des années après tenter de compromettre les deux universités…

Ce qui en revanche n’et absolument pas dû au hasard, c’est le choix de Lyon, jadis bastion de l’OAS, aujourd’hui lieu de vitalité surprenante de réseaux millonistes, où la droite a toujours accepté, à quelques exception près (Michel Noir), de dissimuler à l’intérieur d’elle-même des activistes d’extrême droite, en acceptant le risque d’être manipulée par eux. Ce à quoi il faudrait parvenir, c’est à convaincre la droite lyonnaise d’abandonner cette attitude, à la ville comme à l’université, mais tout - l’enterrement d’un rapport qui s’est enterré lui-même, la tolérance universitaire, les manœuvres préparatoires aux prochaines élection locales - indique qu’on en est fort loin.

Amicalement, Jean-Yves

(Jean-Yves Debreuille est professeur de littérature du XXe siècle, doyen de la Faculté Lesla de 1998 à 2002)

Post-Scriptum du 6 février 2005 :

Lisons donc encore, et en particulier L’Université Lyon 2 - 1973-2004 que viennent de publier nos collègues historiens Françoise Bayard et Bernard Comte. On y lit p. 7 que si les archives du rectorat sont déposées aux Archives départementales, si celles de Lyon2 occupent une salle entière, "l’Université Lyon 3 ne retrouva pas les siennes". Et une note de la page 19 insiste : "il aurait été fort utile de consulter les archives de l’université Lyon 3, en particulier les registres de l’assemblée des enseignants de la faculté de Droit et les registres du conseil transitoire de gestion. Il a été impossible de les obtenir". Voilà qui met un peu plus à mal les suaves conclusions du rapport Rousso quant à une université honorable que seuls quelques éléments extrémistes pollueraient. Les exemples qu’offre l’histoire de destruction ou de "perte" de preuves sont tout sauf honorables, et qu’en l’occurrence l’institution entière l’assume montre clairement où elle se situe comme institution.

JYD

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