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Bilan de Pierre FLANDIN co-responsable de la formation des étudiants travailleurs d’Auvergne

Clermont-Ferrand (France)
Pierre Flandin
co-responsable de la formation
des étudiants travailleurs d’Auvergne

Bilan

Cette action de formation s’est centrée sur le thème de l’invention et la re-création dans le champ musical à partir des musiques traditionnelles.

Pour nous, les enjeux ont été triples :


- participer à la formation des musiciens marocains. Autour de cette problématique de création se posent bien évidemment toutes sortes de questions sur l’enseignement de la musique en général (place de l’enseignant, rôle des enfants dans leur propre apprentissage, aspects didactiques, techniques, artistiques, etc.).

- réaliser le même programme de travail (pour les mêmes raisons de fond) avec les 20 musiciens étudiants auvergnats en formation. L’objectif était une rencontre avec leurs homologues marocains dans le cadre de leur venue au Maroc en mars 2007.

- organiser, en point d’orgue, un concert/création à l’Institut Français de Meknès.

Une action de formation liée à une démarche déclinée en plusieurs phases :

- La transmission d’éléments du patrimoine traditionnel français et plus précisément auvergnat

- Les manières dont cette transmission, de part sa nature essentiellement orale, subit des transformations.

- Les transformations et la perméabilité que ces éléments patrimoniaux peuvent avoir notamment au contact d’éléments issus d’autres cultures

- La question des démarches d’invention dans le cadre de l’enseignement de la musique.

- Intérêt pour l’enfant qui peut expérimenter divers processus de manière concrète (en faisant de la musique)

- Intérêt pour le musicien enseignant qui peut mettre en œuvre une pédagogie plus interactive dans laquelle l’acquisition des savoirs s’appuie sur la pratique musicale grandeur nature.

- L’élaboration d’un plan de travail constitué d’éléments du patrimoine traditionnel marocain et français sur lequel tous les protagonistes peuvent œuvrer en matière de re-création.

- L’aspect des transferts auprès des classes a ensuite été largement développé sous un angle pédagogique compte tenu de la demande de certains enseignants marocains. En mettant en œuvre la partition d’Alain Savouret « La bourrée de l’avenir gai », plusieurs séances types ont été bâties en « constellation ». Les multiples éléments composant cette partition ont donné lieu à un travail sur l’écoute, sur la dimension historique, ethnoculturelle de la musique traditionnelle, en développant ici un aspect rythmique, une esthétique musicale, là un jeu vocal, un mode d’interprétation , en créant des liens avec d’autres compositeurs. Partant du projet de jouer cette partition, divers aspects ont été pris en compte, chacun participant à l’éducation musicale globale de l’enfant.
D’autres partitions collectives ont été travaillées et ont donné lieu à re-création.

- Notre souhait était d’aller jusqu’au bout de cette démarche. L’un des objectifs possibles et souhaitables était la réalisation d’un concert, traduction de ce cheminement.
Pour autant, si l’on souhaite que chacun puisse s’approprier cette démarche, il semblait important qu’il puisse en appréhender la globalité par rapport au contexte dans lequel il évolue (en effet, à quoi bon parler de tout cela si rien n’est transposable au quotidien). Il nous a semblé donc opportun de parler de projet ; projet à réaliser ensemble et donc à concevoir ensemble. Ainsi chacun porte une partie de la paternité et la part de responsabilité qui en découle. En s’appuyant sur le contenu développé lors des missions précédentes, nous avons proposé :

Un travail de collectage : stratégie et conduite d’échanges personnels permettant de verbaliser ses souhaits, ses contraintes
Un diagnostic des « possibles »
Un travail sur la notion de projet : sens, intérêts et méthodologie
Une déclinaison de ce travail adapté aux contextes dans lesquels se trouvent les professeurs de musique. (contraintes, outils, cahier des charges, échéancier, moyens)
La poursuite du travail plus spécifiquement musical dans une approche compositionnelle de la démarche.

- L’étape suivante a permis de mettre en œuvre notre réflexion dans le cadre de séances collectives dans des classes de collège.

- Enfin l’aspect de la mise en scène a été travaillé dans le cadre des journées de préparation du concert.

La thématique : L’invention et la re-création à partir d’éléments issus des musiques traditionnelles marocaines et françaises :

Cet axe de travail me semble être une voie intéressante et à poursuivre dans la mesure où il permet de nourrir les échanges et les rencontres entre musiciens français et marocains. En effet, il place la culture de chacun au centre d’un cheminement artistique et pédagogique basé sur des apports équilibrés et respectueux des uns et des autres.
Il ne s’agissait ici non pas de défendre une quelconque vision « folklorisante » du patrimoine musical de chacun mais bien de s’autoriser à en utiliser des éléments pour inventer une partition commune. Cette démarche tentait de questionner notre métier de passeurs de musique auprès des enfants en réalisant des trajets artistiques structurants. Le processus d’invention n’a de sens que s’il s’appuie sur une vision culturelle au sens large.
En effet, à quoi servirait de faire chanter et inventer des musiques « occidentales » à des enfants marocains si on ne fait aucun lien avec leur environnement, leurs habitudes, leurs musiques.
De ce point de vue, les visites dans les collèges de Meknès ont été un point important. Lors de celles-ci, les interrogations sur la possibilité de mettre la pratique musicale au centre du geste pédagogique ont trouvé des réponses. Le moment pendant lequel les enfants d’un collège de Meknés ont spontanément réinvesti leur culture traditionnelle populaire autour de percussions traditionnelles marocaines fut pour moi tout à fait probant. Ici comme ailleurs, les enfants ne sont pas vierges de musique, de culture, d’émotions, de compétences. Chaque musicien enseignant doit s’appuyer sur ces pré-requis s’il ne veut pas passer son temps à chercher ailleurs les solutions et les voies qu’il a sous les yeux.

Du côté des étudiants français la problématique et les enjeux sont sensiblement les mêmes :
- Ils travaillent au quotidien dans le cadre d’un des derniers « bastion » de la transmission orale : l’école.
- Ils ont en face d’eux des personnes qui ont des compétences. Dans une classe de petite section maternelle, chaque enfant est tout à fait capable de percevoir l’intention d’une voix d’adulte référent dans ses moindres inflexions et parfois même à son insu. La musique de la langue intervient de manière prioritaire dans cette transmission avant même son sens signifiant chez le tout petit.
- En cela, l’expérience de la scène rejoint cette question de la posture, de l’authenticité, de la générosité, de l’implication qui rend ouvert le canal de la communication entre un artiste et son public, entre un musicien intervenant et sa classe. On parle souvent de ce lien impalpable sans lequel tout acte pédagogique est illusoire. En cela, le travail mené avec Brigitte Mercier a été un voyage dans le voyage. Son impact fut clairement perceptible pour tout un chacun.

Pourquoi se préoccuper aujourd’hui de musiques traditionnelles et de re-création ?

Il n’est pas nécessaire d’être particulièrement défenseur de ce langage musical plutôt qu’un autre. On peut adorer le jazz, la chanson, se passionner pour les musiques « du monde ». Les musiques contemporaines savantes et les musiques actuelles amplifiées constituent un univers infini et enthousiasmant. D’ailleurs, la mission de musicien intervenant pousse à faire découvrir tout cela aux enfants sans quoi il est à parier que nombre d’entre eux n’y auront jamais accès. Je suis par ailleurs convaincu de l’intérêt d’enclencher dés le départ des processus d’invention et de création pour les raisons évoquées plus haut.
Dans mon petit village de Limagne au centre de la France, s’intéresser à tout cela c’est s’ouvrir sur l’extérieur, sur ce qui vient d’ailleurs et parfois de fort loin. Mais ici même, en ce lieu qu’y a-t-il de vivant, de sonore, de sensible ? Y a-t-il un intérêt à prendre en compte ce petit bout du monde ? Juste là avec ses oreilles…… ?
Un autre champ s’ouvre alors aussi riche et vaste que l’ailleurs mais plus proche. On se préoccupe soudain de la manière dont son environnement « sonne » : les ruelles du village, son clocher, son marché, la girouette sur le hangar du voisin et déjà surgit la question de savoir d’où cela vient. On interroge, collecte, enregistre et l’on écoute par exemple la voix de Mme Besseyrot qui décrit et imite le chant des oiseaux qu’elle entendait autrefois passer très haut dans le ciel. On perçoit dans sa manière de chanter l’espace qu’elle intègre inconsciemment et qui traduit l’éloignement de ces cris d’oiseaux. De l’imitation à la mimologie, aux répertoires de chansons et contes, il n’y a qu’un pas et l’on se retrouve conscient d’être assis sur une mine d’or musicale en étant simplement rentré dans le son par la porte de son jardin.
Ce qui fait l’intérêt de ce répertoire est intimement lié à la manière dont chacun se l’approprie. C’est en effet dans les moindres inflexions, dans les manières d’ornementer et dans les intentions du chanteur que jaillit la force de cette musique. C’est une musique qui identifie chacun. Nous sommes ici exactement à l’opposé des visions ultra standardisées et aseptisées qui noient l’auditeur dans la mélasse radiophonique ou télévisuelle ambiante.
La transformation, conséquence et intérêt de ce mode de transmission orale, rend la recherche de lien non transgressif. Chercher tel mode de jeu, s’imprégner de telle ou telle esthétique pour ré-inventer une chanson traditionnelle, c’est participer à ce qui en a fait sa force motrice. Mais il ne faut pas s’y tromper, ces chansons sont éminemment respectables même si elles sont « bonnes filles » comme le dit Didier Champion (formidable danseur et cultivateur de ces musiques d’Auvergne). Elles ont d’ailleurs roulé de mémoire en mémoire comme autant de galets dans l’Allier et ont appris à résister aux traitements les plus présomptueux.
Chercher des pistes de re-création dans le domaine des musiques concrètes, n’est pas si éloigné de ce qui fonde le répertoire des « mimologismes ». Le travail de Stéphane Magnin, inclus dans le concert et réalisé à partir des collectages de voix d’enfants à Fès prend ici tout son sens. Mettre tel arrangement en regard d’une œuvre contemporaine, par exemple une pièce pour piano préparé de John Cage, participe de la même démarche. Trouver des liens avec des musiques improvisées, des musiques actuelles amplifiées ou non sont autant de pistes envisageables. En ce sens, la rencontre avec le groupe K-LIBRE à Meknès illustre cette dernière voie. Leur musique devient particulièrement intéressante pour l’auditeur lorsqu’elle intègre des éléments culturels marocains qui permet de l’identifier comme étant bien de Meknès et non de New-York.
Enfin, dans une classe de 25 enfants, entamer cette démarche peut conduire à tisser 27 histoires uniques : celle de chaque enfant, de l’enseignant et du musicien. Se préoccuper de son histoire, de sa culture de manière dynamique, permet sans doute de donner du sens à la découverte de « l’autre ». Adosser ces démarches d’invention à une exigence culturelle permet d’éviter certains écueils pédagogiques.

Quelques réflexions d’ordre personnel :

Je ne reviens pas sur les difficultés rencontrées, j’adhère globalement sur les analyses développées par les uns et les autres à ce propos.
Je remercie Nadine Debroas et toute l’équipe de l’Institut Français pour son professionnalisme, son aide et son accueil
Le meilleur bilan de cette action sera certainement l’action à venir du moins je le souhaite. Pour ma part, cet axe de réflexion et de pratique artistique m’a conforté dans le souhait de continuer à creuser le sillon autour des musiques traditionnelles des deux rives de la Méditerranée. Plusieurs pistes émergent dont je vous ferai part d’ici peu.

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