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La musique dans les écoles primaires de Sfax : étude de la pratique enseignante
La musique dans les écoles primaires de Sfax :
étude de la pratique enseignante
Intervention de M. Ridha BENMANSOUR
Docteur en musicologie, titulaire du DUMI et professeur de pédagogie musicale à l’Institut Supérieur de Musique de Sfax
Cet article décrit et analyse les pratiques des enseignants de l’école primaire (premier cycle de l’école de base : de la première à la sixième année) dans le domaine de l’éducation musicale. L’étude qui a été réalisée sur un échantillon de plus de 200 enseignants de la région de Sfax (gouvernorat) fait apparaître les éléments suivants : un volume horaire moyen en accord avec les instructions officielles mais avec une faible variété entre les classes, une forte prédominance du chant et de l’écoute musicale parmi les activités pratiquées, aucun intervenant extérieur (en musique) n’est appelé à assurer une formation musicale pour les enfants à l’école malgré le souhait de tous les enseignants interrogés.
Il existe, dans les écoles primaires tunisiennes, un certain décalage entre les textes officiels qui énoncent une orientation du ministère vers l’éducation artistique et les pratiques de celle-ci effectivement développées dans les classes. Parmi les disciplines enseignées à l’école primaire, l’éducation musicale fait traditionnellement partie des "parents pauvres", les débats, les discours et les recherches qui gravitent autours du système éducatif mettent l’accent sur la maîtrise de la langue (arabe ou français) ou des mathématiques . Toutefois, tous les protagonistes de l’enseignement de base sont presque d’accord sur le fait que l’éducation artistique en général et les activités musicales en particulier, favorisent le développement harmonieux de l’enfant.
Certains travaux réalisés ces dernières années aux Etats-Unis et en France ont mis en évidence un lien positif entre la pratique des activités musicales à l’école et la réussite scolaire. Il a par exemple été montré que la pratique régulière d’activités musicales structurées dans les classes de grande section de maternelle (5 ans, l’année préparatoire en Tunisie) avait une influence bénéfique et durable sur les acquisitions des élèves en mathématiques et en lecture-écriture mesurées en fin de cours préparatoire (Bruno Mingat, Alain Suchaut, 1994, 1996 CNRS Université de Bourgogne). Ces travaux, qui insistent sur l’effet transversal des activités musicales sur le développement cognitif des élèves, invitent donc à la pratique régulière de la musique dans les classes avec un enseignement de qualité dans ce domaine.
Un des obstacles souvent avancés par les enseignants à la pratique courante de la musique est le manque de formation dans ce domaine. Pour nourrir la politique nationale en matière de formation des enseignants, il est particulièrement utile de connaître précisément les pratiques pédagogiques mises en place dans les classes et d’identifier les facteurs qui peuvent jouer de façon positive ou négative sur l’intensité et la nature de ces pratiques. Pour tenter de répondre à ces interrogations, les moyens d’investigation ne sont pas nombreux.
Une première solution serait de s’appuyer sur les opinions des différentes personnes impliquées dans le secteur de l’éducation musicale et sur leur expérience acquise lors de visites de classes ou d’actions de formation. L’inconvénient majeur de ce type d’approche est très certainement l’absence de distance par rapport à l’objet étudié. Il n’est pas exclu que les acteurs aient une vue très partielle de la situation existante car ils sont souvent amenés à travailler soit avec des enseignants qui expriment une demande d’aide ou de formation vis-à-vis de l’éducation musicale, soit avec des maîtres qui sont déjà impliqués de façon importante dans ce type d’activités. En outre, la fonction des personnels d’encadrement est principalement basée sur une vision institutionnelle du métier d’enseignant et privilégie ainsi une approche normative de l’organisation de l’école en sous–estimant probablement les écarts entre les instructions officielles et les pratiques du terrain.
Une deuxième solution est d’adopter une approche plus pragmatique en essayant de recenser les pratiques effectives dans les classes à l’aide d’une enquête auprès d’un échantillon d’enseignants. Cette approche n’est pas non plus parfaite car elle suppose, d’une part que les enseignants interrogés soient représentatifs de l’ensemble de la population enseignante considérée et d’autre part, que l’on puisse avoir une confiance suffisante dans les réponses apportées. Ceci implique qu’un soin particulier soit apporté à la constitution de l’échantillon et aux instruments d’enquêtes.
La démarche adoptée dont rend compte cet article est mixte dans le sens où les deux solutions qui viennent d’être exposées ont été retenues à des degrés différents. L’objet de cet article est double. Il s’agit dans un premier temps de proposer une description des pratiques musicales des enseignants dans les classes. Dans un second temps, une démarche plus analytique est adoptée puisque l’objectif est d’identifier les facteurs qui influent sur les pratiques. On précisera dès maintenant que les données analysées dans cette enquête ne doivent pas être généralisées sans précaution ; elles ne concernent en effet qu’une prise d’information réalisée sur une seule région (Sfax) et il est possible que dans d’autres régions, la pratique de l’éducation musicale à l’école soit sensiblement différente.
I - Modalités de l’enquête et le cadre d’analyse :
L’échantillon retenu de cette étude est composé de plus de 200 enseignants titulaires d’une classe, à tous les niveaux : de la première à la sixième année de base. Un questionnaire a été administré par voie directe au cours de l’année 2005-2006 et les enseignants devaient recenser leurs pratiques courantes de toutes les années précédentes. Le questionnaire rassemble des informations qui concernent les caractéristiques de l’enseignant, des renseignements sur les pratiques musicales développées dans les classes (volume, organisation matérielle et pédagogique) , des opinions des maîtres sur les questions liées à l’éducation musicale (nécessité, solutions, besoins).
II - Une description des pratiques enseignantes :
Le premier élément à exposer concerne la durée que les enseignants accordent aux activités musicales dans leurs classes. Sur l’ensemble de l’échantillon, la durée moyenne déclarée pour tous les niveaux scolaires est de 25 minutes par semaine, oui, 25 minutes seulement pour la musique. Le programme officiel accorde 30 minutes à cette activité. Le dépassement de ce temps qui peut être offert par le maître ne concerne que 1% des instituteurs interrogés.
Parmi tous les enseignants interrogés, en moyenne, 20% d’entre eux ne font aucune activité musicale dans leurs classes. Une autre information concernant la pratique nous interpelle sans pour autant lui trouver de réponse, c’est que l’activité musicale ne concerne que les instituteurs en langue arabe. Ce qui laisse supposer que ceux-ci se trouvent obligés parfois de faire de la musique même quand ils n’en expriment pas l’envie ou la motivation.
Un autre élément qui concerne cette fois une vision plus quantitative, c’est que parmi les activités musicales, c’est le chant qui domine largement. Ainsi, quasiment tous les enseignants déclarent pratiquer cette activité avec leurs élèves. Mais, nuance !, il s’agit de faire du chant à l’aide d’un lecteur cassette. C’est-à-dire l’apprentissage du chant se fait à l’aide de ce lecteur et non par la voix du maître ! En effet, tous les enseignants déclarent avoir recours à ce matériel (le lecteur de cassette) et en aucun cas on utilise un instrument de musique. La raison est simple : quasiment aucun instituteur interrogé n’a une formation musicale quelque soit son degré (il existe un seul cas où l’enseignant a fait un cursus au conservatoire).
Des activités comme le travail rythmique, les jeux musicaux, la création musicale, ou l’improvisation n’ont, d’après notre enquête, aucune place dans les 30 minutes de musique hebdomadaires.
III - Le recours aux intervenants extérieurs en musique est une solution urgente :
Ce point est particulièrement important dans le sens où aujourd’hui, le degré de polyvalence des enseignants de l’école primaire diminue progressivement. Cela se traduit dans les écoles par des organisations pédagogiques variées dans lesquelles l’enseignant peut être amené à confier sa classe à l’un de ses collègues ou à un intervenant spécialiste d’une discipline. Ce type d’organisation pédagogique ne concerne aujourd’hui que le sport (EPS) et l’art plastique.
Selon notre enquête, 95% des maîtres souhaitent qu’un intervenant extérieur spécialiste en musique soit invité à mener des séances musicales dans les écoles d’une façon permanente sur toute l’année scolaire.
D’après une expérience parallèle que nous avons menée dans quelques écoles de la région de Sfax et selon laquelle on a introduit nos étudiants de l’Institut Supérieur de Musique de Sfax dans ces écoles, on a pu remarquer les résultats bénéfiques que peut avoir le fait d’avoir un musicien à l’école. Ceci nous a aussi amenés à sentir d’après des discussions et des récoltes d’informations auprès des instituteurs (dont cette enquête), l’urgence que présente le fait d’avoir recours à des intervenants en musique dans les classes du primaire.
Une question est particulièrement intéressante dans cette enquête, il s’agit de l’incidence du recours à un intervenant extérieur sur les pratiques en éducation musicale. Le premier élément de réponse est que les différentes modalités d’organisation de la classe (enseignant, intervenant, échange de service..) n’ont aucune incidence sur la durée allouée à la musique. En revanche, les activités ont tendance à être nettement plus diversifiées et spécialisées quand un intervenant prend en charge seul les activités. Le recours aux intervenants extérieurs semble, d’après cette enquête, être perçu par les enseignants plus comme une action urgente que comme une solution à envisager.
Conclusion
On soulignera, en premier lieu, l’intérêt de disposer de résultats relativement détaillés sur les pratiques pédagogiques des enseignants en éducation musicale, même si ceux-ci se limitent à l’échelle d’une région, en l’occurrence Sfax. Les pratiques mises en œuvre dans les classes ne sont en effet pas toujours très connues de l’institution car l’image que les acteurs peuvent en avoir est partielle et repose la plupart du temps sur des représentations qui ne sont pas toujours en adéquation avec la réalité. Les résultats mentionnés dans cet article peuvent alors contribuer à orienter la politique éducative dans la formation des personnels, mais aussi dans la gestion des moyens.
Si l’analyse de la pratique enseignante a permis de mettre en évidence l’importance de l’éducation musicale dans la formation de nos enfants, il ne faut pas oublier de mentionner et de mettre en garde, ceux que cette étude intéresse, sur la nécessité urgente de réfléchir à faire appel à des intervenants musiciens spécialistes dans les écoles afin de garantir cette formation dans des bonnes conditions. Il serait sans doute très instructif de pouvoir disposer de ces gens et ainsi rafraîchir le travail, déjà assez encombré, du maître.
Mingat A. et Suchaut B. (1994), évaluation d’une expérimentation d’activités musicales en grande section de maternelle, cahier de L’IREDU, N°56, Décembre 1994.
Suchaut B. (2002), la pratique enseignante, JREM, Vol 1, N°2, 2002.
Ministère de l’enseignement et de la formation, programme officiel, fascicule de l’éducation musicale pp 8-12
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