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Pécresse vue d’Irlande

Lyon, le 26 novembre 2007

Chères et chers Collègues,

Ceci est la réflexion personnelle de quelqu’un qui a fait des études et enseigné ailleurs avant de venir s’installer en France. Je vais confronter pour l’essentiel mon expérience dans une université irlandaise avec ce que j’ai vu et vécu en France.

Dans les contacts que j’avais eus avec les universités françaises avec de venir travailler à Lyon 2 en 1999, j’avais remarqué que les locaux des universités étaient vétustes et mal entretenus, que les bibliothèques étaient souvent mal dotées (peu de crédits pour les achats, peu d’abonnements, heures d’ouverture limitées) et que, faute de moyens, les universités n’étaient pas des lieux accueillants pour les étudiants. C’était d’ailleurs un sujet de conversation fréquent entre enseignants de français ailleurs en Europe : comment la France pouvait-elle à ce point laisser à l’abandon ses principaux centres d’enseignement supérieur et de recherche ? Et pendant mes premières années à Lyon 2, j’ai pu constater qu’après l’incendie de juin 1999, il a fallu six ans et demi pour la remise en état d’un bâtiment situé au cœur du site des quais, doté à la fois d’une grande visibilité et d’une forte importance symbolique.

A Lyon 2 j’ai commencé à mieux comprendre à la fois les richesses de l’université française et les raisons de cette pauvreté matérielle si frappante pour un étranger. Je ne vous apprends rien si j’énumère les principales causes de cette pauvreté :
 la concentration des moyens dans les grandes écoles.
 l’immense importance dans la recherche française d’organismes ne relevant pas de l’université, notamment le CNRS. C’est un choix qui a été fait, et qui se défend. Objectivement, qu’il ait renforcé ou non la recherche française dans son ensemble (je suis incapable d’en juger), il a certainement affaibli les universités.
 la décision prise après 1968 de créer des universités par regroupement de disciplines. Contrairement à une idée assez répandue, être associés à des facultés scientifiques, pures ou appliquées, peut apporter des avantages intellectuels, et financiers, aux arts et lettres .

Les richesses de l’université française sont des richesses intellectuelles. Nos étudiants font des études plus rigoureuses et ont une formation plus complète que ceux que j’avais en Irlande. Ils ont globalement de meilleures habitudes de travail que les jeunes que je voyais à Dublin. La proportion d’étudiants poursuivant leurs études au delà de la licence est infiniment plus élevée à Lyon 2. Plus ponctuellement, je crois que la récente réforme du Master est une réussite, notamment par le lien qu’elle crée entre étudiants et groupes de recherche.

Il faut rappeler aussi deux changements majeurs dans le paysage universitaire et de la recherche, tous les deux plus importants à mon avis que la loi Pécresse :
 la création des PRES, initiative ambiguë qui va peut-être créer de nouvelles bureaucraties et rigidifier les structures, mais qui devrait, même dans le pire des cas, aider à donner un plus grand poids aux universités, surtout en province, dans les affaires de l’état et de la région.
 la création de l’Agence nationale de la recherche, qui donne aux chercheurs, y compris en Sciences humaines, d’autres interlocuteurs que le CNRS et qui permet l’émergence d’une plus grande diversité de modes de financement de la recherche.

Je vais limiter mes remarques au financement privé, qui est une des mesures les plus contestées de la nouvelle loi, donnant lieu à des accusations de privatisation.

Je ne peux parler que de ce que j’ai vu moi-même. Les universités irlandaises, qui avaient déjà le droit de récolter des financements non publics mais ne l’exerçaient guère, ont eu vers 1990 l’ordre de rechercher activement des fonds privés. Contrairement à ce qui est souvent suggéré en France concernant ce système, les financements reçus ne sont pas affectés à l’enseignement. En revanche, il est devenu courant pour des entreprises et autres acteurs économiques de financer des bourses, notamment au niveau du doctorat. Quelques chaires ont été créées avec un financement privé, pratique à mon avis plus contestable : on aimerait être sûr que l’université avait d’abord défini ses besoins et n’acceptait pas d’inventer des chaires correspondant au domaine d’activité de l’entreprise qui finançait. Mais l’apport le plus important, et de loin, a été pour la construction de nouveaux bâtiments qui n’auraient pas vu le jour sans ce financement. Dans la plupart des cas, les dons proviennent d’individus fortunés et non d’entreprises. Par exemple, la première concrétisation importante du nouveau système dans mon ancienne université était une salle d’assemblée pour les grands colloques, cérémonies de remise des diplômes, etc. Elle a été financée par un milliardaire ancien étudiant, en souvenir de ses parents. En général, depuis l’inauguration du nouveau système, l’état finance les investissements considérés comme indispensables, et les fonds privés prennent la relève pour d’autres locaux (salles de concert, théâtres, salles d’exposition, équipements sportifs coûteux comme les piscines, parfois aussi pour des locaux de recherche pointus et chers). Il n’y a eu aucun désengagement de l’état depuis ; au contraire, l’investissement public dans les universités et la recherche a augmenté très rapidement. Les universités irlandaises demeurent des établissements publics, avec des frais d’inscription de quelques centaines d’Euros par an et un système de bourses pour les étudiants défavorisés. Les salaires des enseignants sont beaucoup plus élevés qu’en France, les congés de recherche beaucoup plus fréquents. On peut bien sûr être hostile par principe à tout apport privé,, mais il faut comprendre que ce qu’on refuse n’est pas inintéressant en soi… et qu’on peut y mettre des conditions. Et plus l’université est forte, sûre d’elle-même et sûre de sa mission, plus elle pourra dicter les termes de toute collaboration avec le secteur privé. Etre propriétaire de ses locaux est évidemment une condition sine qua non pour le fonctionnement d’un pareil système.

Globalement, la LRU me semble avoir les caractéristiques suivantes :
 Elle fait partie d’un ensemble de dispositifs en cours qui vont avoir pour effet global de donner des moyens accrus à l’université, elle ne peut pas être jugée de façon isolée.
 Elle mélange des réformes indispensables à d’autres beaucoup plus contestables. Personnellement, je trouve que les pouvoirs accrus des présidents d’université sont excessifs et que les efforts de résistance ou d’aménagement pourraient être concentrés sur ce chapitre-là.

Je soulève aussi une question de tactique. Si nous n’avons pas réagi à loi Pécresse en mai (le projet de loi est publié), en juin (mois de négociations, refus par le CNESER, soixante heures de réunion de trois groupes de travail), en juillet (amendements au Sénat), le tout largement répercuté dans la presse, ni même à la rentrée de septembre, est-il bien prudent d’afficher une opposition totale à cette loi maintenant, pendant le blocage de l’université par les étudiants grévistes ? Je trouve le retour du blocage au bout de seulement 18 mois, et la perspective d’une récurrence régulière dans les années à venir, alarmants pour Lyon 2, seul établissement du supérieur touché par ce type d’action dans l’agglomération.

Reste à savoir si un jour le gouvernement va accepter de donner les moyens qu’il faut aux premiers cycles. Pour l’instant, on n’entend aucune proposition de quelque envergure là-dessus. C’est sans doute la principale raison du malaise des étudiants et cela va peut-être donner lieu à l’avenir à de nouvelles difficultés, quelle que soit l’issue de la crise actuelle.

Bien cordialement à toutes et à tous.

Michael O’Dea (professeur de littérature, faculté LESLA)

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