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Actualité des Lumières

(commentaires et suggestions bienvenus : denis.reynaud@univ-lyon2.fr)

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(45) 11 septembre 2011

Voltaire, Frédéric et les SMS

Parmi les traits d’esprit les plus souvent attribués à Voltaire, un rébus court les livres, les sites et les blogs : à une invitation de Frédéric II – « p/venez a si/100 » (venez sous p a cent sous si = venez souper à Sans-Souci) – le philosophe aurait répondu : « G a » (G grand a petit = j’ai grand appétit).

Certains n’hésitent pas à tirer de ce spirituel échange une morale pour le XXIe siècle : « Les défenseurs de la créativité des jeunes qui inventent chaque jour le langage SMS trouvent là le plus prestigieux des avocats. » (http://sindelaar.blogspot.com, 12 octobre 2005)

L’article « rebus » de Wikipedia (http://en.wikipedia.org/wiki/Rebus) propose une version légèrement différente :

« It is reported that when Voltaire was the guest of Frederick the Great at Sanssouci Palace, they exchanged puzzle notes. Frederick sent over a page with two picture blocks on it : two hands below the letter P, and then the number one hundred below a picture of a handsaw, all followed by a question mark. Voltaire replied with : Ga ! Both messages were rebuses in the French language : deux mains sous Pé, cent sous scie ? (= demain souper, Sanssouci ? "supper tomorrow, Sanssouci ?") ; reply : "big G, small a !" Gé grand, A petit ! (= j’ai grand appétit ! "I am very hungry !"). »

Toujours soucieuse de citer ses sources, Wikipedia renvoie à l’autorité de Marcel Danesi, The Puzzle Instinct : The Meaning of Puzzles in Human Life, Indiana University Press, 2002, p. 61-62.

Mais Danesi écrit seulement : « A rebus of this type was reportedly sent by Frederic the Great to Voltaire », et renvoie à son tour à Matthew J. Costello, The Greatest Puzzles of All Time, New-York, Dover, 1996, p. 8.

Or Costello se contente d’affirmer : « One classic example was reportedly sent to Voltaire by Frederick the Great », sans donner de référence.

Et pour cause : Frédéric et Voltaire n’eurent pas le mauvais goût d’inventer cette plaisanterie qui traînait dans tous les ana de leur époque et même dans le Dictionnaire de Trévoux (édition de 1721) à l’article Appétit : « En style de rebus un grand G peint auprès d’un petit a, veut dire, j’ai grand appétit. G grand, a petit ».

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(44) 24 août 2011

Saint-Simon, la Tribune et le Canard

« Le journal de Carla B. » (Le Canard enchaîné du 24 août 2011) nous montre ladite Carla lisant les Mémoires de Saint-Simon (au programme des agrégations de lettres 2012), « dont La Tribune a la bonne idée de publier un extrait ».

Voici les pages citées par La Tribune du 22 août, dans un article intitulé « Révisez vos classiques pour mieux comprendre la France de 2012 ! Saint-Simon : “Plus un édit de banqueroute excitera de plaintes, plus il rendra sage chaque particulier pour l’avenir” ».

« Me trouvant chargé des finances, j’aurais été trop fortement tenté de la banqueroute totale, et c’était un paquet dont je ne me voulais pas charger devant Dieu ni devant les hommes. Entre deux effroyables injustices, tant en elles-mêmes que par leurs suites, la banqueroute me paraissait la moins cruelle des deux, parce que, aux dépens de la ruine de cette foule de créanciers, dont le plus grand nombre l’était devenu volontairement par l’appât du gain, et dont beaucoup en avaient fait de grands, très difficiles à mettre au jour, encore plus en preuves, tout le reste du public était au moins sauvé. C’était un avantage extrême pour le peuple [...]. C’en était un aussi extrêmement avantageux pour tout commerce au dehors et au dedans, totalement intercepté et tari par cette immensité de divers impôts. [...]

Plus [un édit de banqueroute] excitera de plaintes, de cris, de désespoirs par la ruine de tant de gens et de tant de familles, tant directement que par cascade, conséquemment de désordres et d’embarras dans les affaires de tant de particuliers, plus il rendra sage chaque particulier pour l’avenir. On a beau courir aux charges, aux rentes, aux loteries, aux tontines de nouvelle création après y avoir été trompé tant de fois, et toujours excité par des appâts trompeurs, mais qui n’ont pu l’être pour tous, et qui en ont enrichi tant aux dépens des autres que chacun à part se flatte toujours d’avoir la fortune ou l’industrie de ces heureux, la banqueroute sans exception [...] dessille tous les yeux et ne laisse à personne aucune espérance d’échapper à sa ruine, si, prenant des engagements avec le roi de quelque nature qu’ils puissent être, ils viennent à perdre ce roi avant d’en être remplis. [...] De là deux effets d’un merveilleux avantage : impossibilité au roi de tirer ces sommes immenses pour exécuter tout ce qui lui plaît, et beaucoup plus souvent ce qu’il plaît à d’autres de lui mettre dans la tête pour leur intérêt particulier ; impossibilité qui le force à un gouvernement sage et modéré [...] ; impossibilité qui l’empêche de se livrer à des entreprises romaines du côté des bâtiments militaires et civils, à une écurie qui aurait composé toute la cavalerie de ses prédécesseurs, à un luxe d’équipages de chasses, de fêtes, ... »

Il est intéressant de voir comment la Tribune cite Saint-Simon (en supprimant notamment un paragraphe qui condamne l’avarice des spéculateurs) pour en faire une sorte d’apologiste de la rigueur, voire de la règle d’or et ; et comment le Canard ne retient que la première partie de la citation pour transformer au contraire le duc en économiste de l’ultra-gauche : « Je ne savais pas que Saint-Simon aurait pu voter Mélenchon », conclut Carla. On trouvera facilement en ligne le texte complet des considérations économiques des Mémoires [année 1715], par exemple dans l’édition éd. Garnier, 1853, t. XXIII, pp. 118-124.

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(43) 14 mai 2011

Montesquieu et Facebook

« Selon Montesquieu, souvent cité à propos de la mélancolie qu’engendrerait Facebook, le bonheur des autres ne fait pas le sien. […] Ainsi les Facebookmakers seraient ravagés par la contemplation des images de la vie intense de leurs amis, qui les renverraient à leur propre vacuité », écrit Anne Diaktine (« Tous jaloux », Le Mag Libération, 14 mai 2011, p. xviii).

Montesquieu est certes « souvent cité » sur internet à ce sujet, mais la source des divers sites est unique : « Facebook, le réseau antisocial. En donnant aux autres l’air d’être heureux, Facebook nous rend tristes ». Cet article de slate.fr, daté du lundi 31 janvier 2011, évoque les travaux d’Alex Jordan, chercheur en psychologie à l’université de Stanford, lequel se réfère en effet à Montesquieu.

Le passage en question se trouve dans les Pensées diverses :

« Si on ne voulait qu’être heureux, cela serait bientôt fait : mais on veut être plus heureux que les autres ; et cela est presque toujours difficile, parce que nous croyons les autres plus heureux qu’ils ne sont. »

(Montesquieu, Œuvres complètes, Didot, 1838, p. 627)

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(42) 6 avril 2011

Voltaire et Lully

La presse fait des gorges chaudes du lapsus de Frédéric Lefebvre, ministre du commerce, qui, le samedi 2 avril, au Salon du livre politique de l’Assemblée nationale, a déclaré au "figaro.fr" :

« Le livre qui m’a le marqué ? Sans doute Zadig et Voltaire. Parce que c’est une leçon de vie, et je m’y replonge d’ailleurs assez souvent. »

Le Canard enchaîné consacre tout un article à l’événement. Mais, s’agissant toujours de Voltaire, décidément fort à l’honneur, on aimerait bien avoir les références d’une citation proposée à la page précédente du même journal, sous la plume de Jean-Michel Thénard :

« Voltaire narrait à plaisir les aventures de Lully : "Sur mer, il se mit à branler le vit d’un matelot endormi. Il se réveille en colère : ‘Pardonnez-moi, monsieur, dit Lully, je croyais que c’était le mien’." »

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(41) 27 mars 2011

Todorov et Montesquieu (suite)

Comme il aime à le faire (voir entrée du 15 novembre 2009), Tzvetan Todorov commence une très belle tribune sur les bornes de la liberté d’expression (« La tyrannie de l’individu », Le Monde du 27-28 mars 2011, p. 18) par une non moins belle citation de Montesquieu :

« Pour qu’un pouvoir soit légitime, il ne suffit pas de savoir comment il a été conquis […], encore faut-il voir de quelle manière il est exercé. Il y a bientôt trois cents ans, Montesquieu avait formulé une règle pour guider notre jugement : “Tout pouvoir sans bornes ne saurait être légitime”, écrivait-il. »

Les termes sont exactement cités (Lettres persanes, 1721, lettre 105) mais il aurait sans doute fallu signaler que ce n’est pas Montesquieu qui formule ici “une règle”, mais Usbek, qui lui-même rapporte ce qu’il a compris des idées politiques des Anglais. En outre, la phrase est tronquée. Car, voici le syllogisme du Persan :

« Ils soutiennent que tout pouvoir sans bornes ne saurait être légitime, parce qu’il n’a jamais pu avoir d’origine légitime. Car nous ne pouvons pas, disent-ils, donner à un autre plus de pouvoir sur nous que nous n’en avons nous-mêmes. Or nous n’avons pas sur nous-mêmes un pouvoir sans bornes : par exemple, nous ne pouvons pas nous ôter la vie. Personne n’a donc, concluent-ils, sur la terre un tel pouvoir. »

On voit donc que c’est bien de son origine que le pouvoir tient sa légitimité et non de son exercice ; et que la distinction que fait Todorov ne se trouve pas chez Montesquieu ; du moins pas ici.

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(40) 24 mars 2011

Poids plume

« A mon arrivée Tyson m’a demandé si je lui avais apporté un livre de Voltaire, j’ai été sidéré. Moi je lui avais apporté un guide des Relais et Châteaux. À l’époque, il était en train de lire le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas et pendant l’entretien, il m’a raconté les différences entre Edmond Dantes et lui. »

Charles Biétry, réalisateur en 1994 pour Canal+ d’une interview de l’ancien champion du monde poids lourds, alors en détention à l’Indiana Youth Center, cité par l’Équipe du 24 mars 2011. D’autres sources (Pete Hamill, “The Education of Mike Tyson”, Esquire, mars 1994) précisent qu’Iron Mike a particulièrement lu et aimé Candide.

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(39) 22 janvier 2011

Uchronie giscardienne

Les chroniqueurs avisés, tel Laurent Joffrin dans Le Point du 18 novembre 2010, ont noté que le dernier roman de Valéry Giscard d’Estaing, La Victoire de la Grande Armée (Plon, 324 p.) offre une certaine parenté avec celui de Louis Geoffroy, Napoléon et la conquête du monde. 1812 à 1832. Histoire de la monarchie universelle, lequel, publié en 1836, passe souvent pour le premier exemple d’uchronie. On doit l’invention de ce dernier mot à Charles Renouvier dont l’Uchronie (L’utopie dans l’Histoire). Esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu’il n’a pas été, tel qu’il aurait pu être, parut quelques années plus tard, en 1857. Pour montrer que le genre ne date pas du XIXe siècle, on cite parfois quelques pages de l’Histoire romaine, (liv. IX, chap. 17-19) où Tite-Live demande qu’il lui soit permis « d’examiner quel eût été pour la puissance romaine le résultat d’une guerre, si l’on avait eu à lutter contre Alexandre » (avant de conclure qu’Alexandre eût été écrasé), ou encore la non moins célèbre pensée de Pascal : « Le nez de Cléopâtre : s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé » (Brunschvicg 162). Mais dans l’un et l’autre cas, il s’agit d’une hypothèse, au conditionnel passé, et non d’un récit.

La critique néglige en revanche un curieux texte publié dans le True Patriot de Henry Fielding dans sa livraison du 7 janvier 1746 et traduit par James de La Cour dans ses Nouvelles amusantes ou Histoire de l’Europe (numéro du 19 mars 1746, p. 178-179) : « Journal imaginaire des événements, qui nous montre ce à quoi les Anglais auraient pu s’attendre, si les Rebelles avaient pu réussir dans leur entreprise. »

Voir le texte anglais et sa version française à http://en.wikisource.org/wiki/The_True_Patriot/No._10. et http://books.google.fr/books ?id=079BAAAAcAAJ

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(38) 9 juin 2010

Voltaire et le football

En première page du Canard enchaîné, dans un article intitulé « Dieu nous lâchera-t-il les crampons ? », Frédéric Pagès s’offusque à juste titre de l’emploi du mot « miracle » à propos des performances espérées de l’équipe de France de football (« Peut-on croire à un miracle ? », etc.). Il appelle Voltaire à la rescousse :

«  Comme le disait Voltaire “croire en la réalité des miracles, c’est déshonorer la Divinité” ».

Voltaire l’a peut-être pensé, mais on peut douter qu’il l’ait écrit. Dans l’article « Miracles » des Questions sur l’Encyclopédie, il rappelle que « Les miracles des premiers temps du christianisme sont incontestables ». Un peu plus loin il rapporte « à regret » et « en tremblant » (en fait très complaisamment), les attaques de Woolston, de Meslier et de Bolingbroke contre la réalité des miracles, mais il ne les reprend jamais à son compte.

Quelques années plus tôt, au début du Sermon des cinquante (1761), Voltaire avait certes employé l’expression « déshonorer la Divinité », mais sans référence explicite à la croyance aux miracles :

« Dieu de tous les globes et de tous les êtres, la seule prière qui puisse vous convenir est la soumission […] ; écartez de nous toute superstition : si l’on peut vous insulter pas des sacrifices indignes, abolissez ces infâmes mystères ; si l’on peut déshonorer la Divinité par des fables absurdes, périssent ces fables à jamais ».

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(37) 7 juin 2010

L’Astran, ce héros

A l’heure où j’écris, Google compte déjà plus de 50 000 entrées pour Léon Robert de l’Astran. Celui-ci doit cette soudaine célébrité à son débarquement sur la page Facebook de Ségolène Royal, le 10 mai 2010, à l’occasion de la journée nationale des mémoires de la traite :

« Ce capitalisme négrier dont la région porte l’empreinte eut ses dissidents : au XVIIIe siècle, Léon-Robert de l’Astran, humaniste et savant naturaliste mais également fils d’un armateur rochelais qui s’adonnait à la traite, refusa que les bateaux qu’il héritait de son père continuent de servir un trafic qu’il réprouvait. »

Hélas ! Selon le quotidien Sud-Ouest du 7 juin, qui cite deux historiens, l’exemplaire Charentais n’a jamais existé. Il serait né il y a trois ans de l’imagination d’un internaute rochelois.

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(36) 16 avril 2010

Nuage volcanique

La récente éruption du volcan Eyjafjöll, et les diverses perturbations qu’elle a provoquées en Europe du nord n’ont pas manqué de susciter des rapprochements avec un précédent épisode volcanique islandais :

« Pour l’anecdote, en 1783, l’éruption du Laki avait émis énormément de cendre et diffusé de gaz dans l’atmosphère. La météo des années qui ont suivi a été très pluvieuse et froide, sans qu’on puisse l’imputer à ce phénomène seulement. Les cultures ont été mauvaises. Et certains disent que la Révolution française pourrait être induite de tout cela, que le peuple affamé et manquant de soleil aurait été à bout de nerf.  »

(Fabrice Fillias, animateur scientifique de Vulcania, TF1News, le 15 avril 2010)

Au cours de l’été 1783, on s’est en effet inquiété d’un « brouillard universel » qui recouvrait une partie de l’Europe. Certaines descriptions sont spectaculaires, telle celle du professeur van Swinden, climatologue amateur hollandais :

« Le brouillard qu’on a eu ici à la fin de juin a été très singulier ; il a eu des effets bien plus considérables que celui de faire perdre au soleil son éclat et de le teindre en rouge. […] Il a été remarquable ici par une singulière vapeur de soufre qui l’a accompagné, et qui a eu une influence très maligne sur la végétation. Il a commencé le 19 de juin, et a duré jusqu’au 30 inclusivement. […] Des personnes d’une poitrine délicate en ont été incommodées, d’autres ne pouvaient pas être à l’air sans tousser, tant l’odeur était sensible. Il y en a même eu qui s’en sont aperçues au goût. Ce brouillard a fait un tort immense à la végétation. Le 25, au matin, la campagne, les arbres, toutes les plantes étaient fanées et séchées, et tombaient. »

(Lettre à Jean Bernoulli du 23 oct. 1783, Histoire l’Académie royale des sciences de Berlin, 1784, p. 27)

À Paris, l’abbé Cotte croit devoir rassurer les populations :

« C’est rendre un vrai service à ceux qui viendront après nous que de décrire, d’une manière exacte, les températures extraordinaires dont nous sommes témoins de temps en temps, d’en chercher les causes, d’en prévoir les suites, et de contribuer par là à dissiper les inquiétudes que fait naître la vue de certains phénomènes. Nous avons été témoins de ces inquiétudes pendant la durée des brouillards qui ont régné cet été. Une terreur panique s’était emparée des esprits : on cherchait la cause de ces brouillards dans l’apparition d’une comète (qu’aucun astronome cependant n’a aperçue), dans la perturbation du cours des planètes, occasionnées, disait-on, par cette nouvelle planète de Herschel [Uranus], découverte depuis peu [1781] (comme si cette planète n’avait commencé à exister que du moment où elle a été découverte). L’apparition de ces brouillards extraordinaires, précédée de la terrible catastrophe de la Sicile et de la Calabre [5 février-26 avril 1783], ne pronostiquait rien moins que la fin du monde. Voilà les idées sinistres qui s’étaient emparées du Peuple. Et combien dans ce sens le peuple n’est-il pas nombreux.  »

(Journal de physique, sept. 1783, 203-206)

Le météorologue philosophe remarque que « c’est à la suite de ces tremblements de terre que sont survenus ces brouillards singuliers qui semblent avoir été universels en Europe », avant d’émettre l’hypothèse que les uns et les autres ont une même cause : une grande humidité due aux fortes précipitations de l’hiver précédent. A l’époque, personne n’établit de lien entre le brouillard et le volcan Laki, sinon timidement, le professeur van Swinden cité plus haut :

« Au reste je ne saurais guères assigner de cause à un brouillard aussi universel que l’a été celui dont nous parlons. Je n’oserais l’attribuer en entier aux tremblements de terre qu’on a éprouvés en différentes contrées ; mais je n’oserais nier non plus qu’ils n’y aient eu de l’influence, ainsi que la production et l’éruption d’un nouveau volcan en Islande peu avant que ce brouillard ait été aperçu.  »

(Histoire l’Académie royale des sciences de Berlin, 1784, p. 27)

Remarquons que, si la presse de l’époque parle quelquefois de ce brouillard (Gazette de Cologne du 8 juillet, Gazette de santé du 13 juillet, Journal historique et littéraire du 1er août, Mercure de France du 2 août), on ne trouve aucune trace de la « terreur panique » dont parle Cotte, lequel pourrait bien s’être plu à l’exagérer. D’ailleurs cet intérêt passager pour le « brouillard extraordinaire » fut bientôt effacé par la grande affaire de l’année 1783 : les ballons aérostatiques (dont aucune ascension ne fut annulée pour cause de particules volcaniques).

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(35) 21 décembre 2009

Les renvois de l’Encyclopédie

Dans Le Monde Télévisions de cette semaine (p. 15), à propos du téléfilm Louis XV, le soleil noir, diffusé sur France 2 le soir du 25 décembre, Martine Delahaye demande au lecteur de ne pas « oublier l’action décisive du juriste et philosophe Malesherbes, censeur des imprimés… qui soutiendra pourtant en sous-main l’œuvre des encyclopédistes – lesquels, expliquant l’anthropophagie, renvoient à l’eucharistie, et vice versa ».

Les fameux renvois de l’Encyclopédie jouissent d’une réputation d’audace assez surfaite. En l’occurrence, l’article « Anthropophagie » ne renvoie pas à l’article « Eucharistie », pas plus qu’ « Eucharistie » ne renvoie à « Anthropophagie ». Certes l’article « Anthropophages » renvoie à « Eucharistie », mais dans des termes absolument inoffensifs :

« Les payens accusoient les premiers Chrétiens d’anthropophagie ; […] accusations qui n’étoient fondées que sur les notions vagues qu’ils avoient prises de l’eucharistie & de la communion, sur les discours de gens mal instruits. »

Edme-François Mallet (1713-1755), l’auteur des trois articles en question et de centaines d’autres pour les premiers volumes de l’Encyclopédie, avait précisément été choisi pour désarmer les critiques, parce qu’il était d’une orthodoxie au-dessus de tout soupçon.

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(34) 15 novembre 2009

Todorov et les Lumières

Dans une tribune pour Le Monde du 15 novembre intitulée « Menaces sur la démocratie », Tzetan Todorov cite successivement deux philosophes du XVIIIe siècle.

« Montesquieu, premier représentant de la pensée libérale en France mettait déjà en garde : “C’est une expérience éternelle, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser” . »

Cette citation fleurit un peu partout depuis le début de la présidence de M. Sarkorzy. Est-elle exacte ? Dans une lettre à Nicolas Sarkozy publiée le 15 janvier 2009 sur le site , et largement reprise par la presse, l’ancienne magistrate Eva Joly écrivait quant à elle :

« John Locke l’a observé justement : “C’est une expérience éternelle, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites”. »

Montesquieu ou Locke ? C’est bien Todorov qui semble avoir raison :

« La démocratie et l’aristocratie ne sont point des États libres par leur nature. La liberté politique ne se trouve que dans les gouvernements modérés. Mais elle n’est pas toujours dans les États modérés. Elle n’y est que lorsqu’on n’abuse pas du pouvoir : mais c’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites. Qui le dirait ! la vertu même a besoin de limites. Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. Une constitution peut être telle, que personne ne sera contraint de faire les choses auxquelles la loi ne l’oblige pas, et à ne point faire celles que la loi lui permet. »

(De l’esprit des lois, livre IX, ch. 4 : « Ce que c’est que la liberté »)

La seconde citation est, tout aussi correctement, attribuée à un « autre représentant de la pensée libérale », Condorcet :

« La puissance publique n’a pas droit de décider où se trouve la vérité, où se trouve l’erreur ».

Toutefois, tel qu’il est énoncé dans le premier Mémoire sur l’instruction publique (1791), cet interdit ne concerne que l’enseignement et n’exclut pas une forte intervention de l’État :

«  La puissance publique ne peut même, sur aucun objet, avoir le droit de faire enseigner des opinions comme des vérités, elle ne doit imposer aucune croyance. Si quelques opinions lui paraissent des erreurs dangereuses, ce n’est pas en faisant enseigner les opinions contraires qu’elle doit les combattre ou les prévenir ; c’est en les écartant de l’instruction publique, non par des lois, mais par le choix des maîtres et de méthodes ; c’est surtout en assurant aux bons esprits les moyens de se soustraire à ces erreurs, et d’en connaître tous les dangers.

Son devoir est d’armer contre l’erreur, qui est toujours un mal public, toute la force de la vérité ; mais elle n’a pas droit de décider où réside la vérité, où se trouve l’erreur. »

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(33) 23 septembre 2009

Grippe (2)

Dans le Canard enchaîné d’aujourd’hui (p. 6), J. C. nous apprend que « la Follette est le petit nom charmant que l’on donnait autrefois à la grippe, jusqu’à ce qu’en 1743 un certain François Boissier de Sauvages de la Croix introduise le mot grippe en référence au verbe agripper ».

Peut-être pas. Notons d’abord que ce nom existait depuis longtemps, au sens de « fantaisie, goût capricieux » (cf. la locution « prendre en grippe ») ; seule acception que donne encore le Dictionnaire de l’Académie de 1762.

Boissier de Sauvages, médecin et botaniste montpelliérain, est connu pour sa Nosologica Methodica (1763), dont la version en français parut en 1771 : Nosologie méthodique, dans laquelle les maladies sont rangées par classes (consultable en ligne sur http://web2.bium.univ-paris5.fr). On y trouve bien le « Catarrhus epidemicus, Grippe, Folette » (Classe VII : Douleurs, ordre IV : Catharrus). Mais pourquoi la date de 1743, également proposée par le Robert historique de la langue française ?

Dans les Consultations choisies de plusieurs médecins célèbres de l’Université de Montpellier, 1748, t. IV, p. 327), il est question de « la grippe, cette maladie populaire de l’hiver dernier » ; or cette consultation LVII du 8 déc. 1743 est signée d’un confrère de Boissier, un certain Montagne.

Cette même année 1743, on rencontre deux occurrences du mot : dans les Mémoires concernant l’histoire ecclésiastique et civile d’Auxerre de l’abbé Lebeuf (tome II, p. 566), et surtout dans le Journal d’Edmond-Jean-François Barbier, à la date de mars 1743 :

« Il règne cet hiver une maladie générale dans le royaume, qu’on appelle grippe, qui commence par un rhume et un mal de tête : cela provient des brouillards et du mauvais air. Depuis quinze jours, même un mois, il n’y a point de maison, dans Paris, où il n’y ait eu des malades ; on saigne et l’on boit beaucoup d’autant que cela est ordinairement accompagné de fièvre ; on fait prendre aussi beaucoup de lavements. On guérit généralement après quelques jours ; les gens âgés sont plus exposés que les autres. Le parlement de Dijon et un autre ont vaqué par le nombre des malades. »

Le mot semble cependant ne s’être vraiment répandu que 25 ans plus tard. En mars 1768, le Mercure publie un « Remède pour la grippe » (p. 153-155). En juillet 1769, le Journal de médecine, évoque « une maladie catarrhale, qu’on nomme improprement la grippe » (p. 21). Dans une lettre du 27 janvier 1776 à l’abbé Spallanzani, Charles Bonnet parle de la maladie qui l’a cloué au lit, un de « ces mauvais rhumes épidémiques auxquels les Français, qui nomment tout, ont donné le nom de Grippe, qui est en effet très indicatif. »

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(32) 17 septembre 2009

Vandales

Sur France Culture, Nathalie Heinich, auteur de La Fabrique du patrimoine : de la cathédrale à la petite cuillère (Maison des sciences de l’homme, 2009), rappelle que le mot vandalisme est une création de l’abbé Grégoire, sous la Révolution française.

Même si le terme est peut-être légèrement antérieur, c’est en effet l’abbé qui, par son rapport à la Convention du 14 fructidor, an II (septembre 1794) intitulé « Rapport sur les destructions opérées par le vandalisme et les moyens d’y remédier », a le plus contribué à le répandre.

On a souvent souligné que la notion était plus ancienne. Les Vandales doivent à Voltaire une partie de leur réputation, et même leur nom moderne en français (« réfection savante », selon le Robert historique de la langue française). Dans une lettre du 14 avril 1732, il parle de « héros vandale » ; dans la 9e lettre philosophique (1734) de « Gouvernement Got et Vandale ». « Je ne suis point naturalisé vandale », écrit-il encore le 24 décembre 1751.

Mais, d’une part les Vandales restaient en concurrence avec d’autres peuples tout aussi entreprenants (« L’empire de Rome en occident était anéanti, un déluge de barbares, Goths, Hercules, Huns, Vandales, ayant pour la plupart franchi les barrières de la Tartarie inondait l’Europe », Nouveau plan de l’histoire de l’esprit humain, 1752) ; d’autre part, même s’il on imagine volontiers qu’ils n’étaient pas des disciples de Winckelmann, les Vandales n’étaient pas spécifiquement associés à la destruction des chefs d’œuvre de l’histoire de l’art. Employé comme adjectif, « vandale » désigne plutôt ce qui relève des abus féodaux : « la tyrannie vandale des corvées » (Remontrances du pays de Gex au Roi, 1777).

L’image moderne des Vandales n’a donc pas été définitivement fixée avant la Révolution.

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(31) 25 juillet 2009

Serendipity

Encore une grande invention du siècle des Lumières. Cet art de « découvrir par accident et sagacité quelque chose que l’on ne cherchait pas » vient d’être remis à l’honneur par un livre (De la sérendipité dans la science, la technique, l’art et le droit. Leçons de l’inattendu, de Pek Van Andel et Danièle Bourcier, éd. L’Act Mem, 2008) et un colloque (« Sérendipité ») qui s’est tenu du 20 au 30 juillet à Cerisy. Rendant compte de ce dernier dans Le Monde (« Les chemins buissonniers de la connaissance »), Pierre Le Hir écrit que « le néologisme serendipity fut inventé, au XVIIIe siècle, par le Britannique Horace Walpole. Sans trouver d’équivalent en français, malgré sa reprise par Voltaire dans Zadig ».

Ce n’est pas tout à fait exact. Horace Walpole a bien inventé le mot dans une lettre du 28 janvier 1754 à Horace Mann :

« This discovery I made by a talisman, which Mr. Chute calls the sortes Walpolianæ, by which I find every thing I want, à pointe nommée, wherever I dip for it. This discovery, indeed, is almost of that kind which I call Serendipity, a very expressive word, which, as I have nothing better to tell you, I shall endeavour to explain to you : you will understand it better by the derivation than by the definition. I once read a silly fairy tale, called the three Princes of Serendip : as their Highnesses travelled, they were always making discoveries, by accidents and sagacity, of things they not in quest of : for instance, one of them discovered that a mule blind of the right eye had travelled the same road lately, because the grass was eaten only on the left side, where it was worse than on the right — now do you understand Serendipity ? one of the most remarkable instances of this accidental sagacity, (for you must observe that no discovery of a thing you are looking for, comes under this description,) was of my Lord Shaftsbury, who happening to dine at Lord Chancellor Clarendon’s, found out the marriage of the Duke of York and Mrs. Hyde by the respect with which her mother treated her at table. »

Mais il n’était guère possible à Voltaire de “reprendre” dans Zadig, publié en 1747, ce qui ne fut écrit que sept ans plus tard. Il s’est sans doute inspiré du même conte pseudo-persan qui a retenu l’attention de Walpole. Le chapitre « Le Chien et le cheval » correspond à peu près à l’histoire des trois princes, sans que Voltaire propose un mot pour qualifier la perspicacité de Zadig (on a proposé celui, assez heureux, de « zadigacité »). Un autre chapitre, posthume, intitulé « La danse » se déroule dans l’île de Serendib (Ceylan, Sri-Lanka) mais ne fait pas intervenir l’idée de hasard heureux.

Quoi qu’il en soit, la remise à l’honneur de la notion de serendipity est particulièrement bienvenue dans le contexte actuel d’évaluation maniaque et de planification systématique de la recherche en France.

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(30) 15 mai 2009

Trop de culture…

Le 15 mai 2009, lors d’une interview du premier par le second sur BFM TV, M. Xavier Darcos, ministre de l’éducation nationale, félicite M. Karl Zéro, journaliste, de la prodigieuse culture qui vient de lui permettre d’attribuer à Montesquieu la célèbre phrase « trop de loi[s] tue[nt] la loi ».

Comme cette formule (ainsi que sa variante « trop d’impôt tue l’impôt ») est devenue un topos du bon-sens libéral, il est peut-être temps d’en vérifier, sinon la validité, du moins l’authenticité.

Or, il semble que Montesquieu n’a jamais rien dit de tel. La blogosphère s’accorde en revanche à lui attribuer un aphorisme proche : « les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires » (17 800 citations sur google) ; lequel… est également une citation inexacte.

Montesquieu a écrit : « Comme les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires, celles qu’on peut éluder affaiblissent la législation » (Esprit des lois, livre XXIX, ch. XVI : « Choses à observer dans la composition des lois »).

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(29) 6 mai 2009

Tappe-durs

Selon Le Canard enchaîné de ce jour, des policiers en civil ont volontairement provoqué les gendarmes mobiles chargés de disperser la fin du cortège du 1er Mai à Paris, place de la Bastille. « Une demi-douzaine d’encapuchonnés, baskets aux pieds, crânes rasés et bardés d’autocollants ’Casse-toi pauv’con’ ou ’Rêve général’, volent au secours de leurs camarades zonards ». La tension monte, les interpellations aussi, « sauf la demi-douzaine de provocateurs qui réussissent à s’évaporer. Et pour cause ». Ces policiers en civil qui traquent le flagrant délit, quitte à le susciter, font partie d’une « compagnie de sécurisation », créée officiellement en 2005 par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur.

Réjouissons-nous une fois encore d’avoir dans notre président un fin connaisseur de l’Histoire de France. Nul doute qu’il a en l’occurrence trouvé son inspiration dans le Nouveau Paris de Louis-Sébastien Mercier (1800), chapitre « Tappe-durs » :

« On appela ainsi une compagnie de coupe-jarrets armés de bâtons noueux. […] Janissaires du comité de sûreté générale, lorsque ce comité avait besoin de quelques mouvements, de quelques troubles, pour servir de prétexte à des mesures atroces, dites acerbes, c’étaient les tappe-durs qui étaient chargés de les faire naître. […] Un pareil régiment semblerait incroyable à ceux qui, éloignés des événements sont disposés à croire que l’on charge le tableau. […] Lors de la réaction de prairial, le royalisme, qui se mit en pantalons et en sabots, prit à sa solde ces tappe-durs : on les vit changer de langage, mais non de férocité. »

(t. III, ch. 105, texte signalé par V. Charcosset).

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(28) mai 2009

Grippe (1)

« Il y a une espèce d’épidémie répandue dans notre capitale et qui a tout le caractère de ce mal que l’on a nommé la grippe ; c’est un rhume considérable accompagné d’un grand mal de tête et de la fièvre ; beaucoup de gens en meurent, et les hôpitaux regorgent de malades ; on attribue cette révolution à des brouillards continuels qui depuis quelque temps enveloppent notre horizon et interrompent l’élasticité de l’air. »

Louis-François Mettra, Correspondance littéraire secrète, 9 décembre 1775.

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(27) mai 2009

Monsieur, je vous hais

Il est réjouissant de voir que, 250 ans après, la célèbre querelle entre Voltaire et Rousseau continue à susciter passion et mauvaise foi.

En première page du Monde diplomatique de mars 2009, Robert Darnton, cherchant à montrer que la fameuse république des lettres n’était pas un dîner de gala entre amis, rappelle le conflit entre Voltaire et Rousseau dans les années 1755-1760, conclu par un cinglant « Monsieur (…) je vous hais » adressé par le second au premier.

Réaction d’un lecteur rousseauiste dans l’édition de mai : « Il est faux de laisser croire que celui-ci répondait cinq ans plus tard ‘je vous hais’ ». Alors, l’éminent historien américain des Lumières a-t-il été pris en flagrant délit de ce commerce de citations apocryphes qu’on s’attache à débusquer dans ces colonnes ? Lisons le texte :

« Je ne vous aime point, monsieur ; vous m’avez fait les maux qui pouvaient m’être les plus sensibles, à moi votre disciple et votre enthousiaste. […] Je vous hais enfin puisque vous l’avez voulu ; mais je vous hais en homme encore plus digne de vous aimer si vous l’aviez voulu. De tous les sentiments dont mon cœur était pénétré pour vous, il n’y reste que l’admiration qu’on ne peut refuser à votre beau génie et l’amour de vos écrits » (lettre du 17 juin 1760, nous soulignons).

Il n’est sans doute pas très rigoureux, de la part d’un éminent historien de Lumières, de recomposer une phrase et de la tirer de son contexte ; mais enfin il est indéniable que Rousseau a bien écrit les trois mots fatals.

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(26) 13 mars 2009

Le père de Bernard Madoff

« Madoff plaide coupable ». La déconfiture de Bernie, le gourou déchu de Wall Street, a ravivé le souvenir de Charles Ponzi et de sa célèbre escroquerie pyramidale (« Ponzi scheme »). Ponzi, qui opéra à Boston en 1920, eut de nombreux prédécesseurs, dont Charles Dickens donne un exemple dans Little Dorrit (1857). Mais il convient ici de rendre hommage à l’ingénieux Johann Friedrich Alexander zu Wied (1706-1791) et à son invention méconnue :

« En 1746, il se forma une Société sous la direction de M. Fridéric Alexandre, comte de Wied, dont l’engagement était d’un ducat par mois que l’on payait jusqu’à ce qu’on eût fait un nouveau membre ; et à mesure que l’on en faisait d’autres, on recevait à son tour ; par exemple, à la troisième recrue, on recevait soi-même un ducat par mois, à la cinquième deux, à la septième trois ; et ainsi de suite dans la même progression. Cette société avait ses statuts, et l’argent qui s’exigeait, sa destination : on l’a défendue à cause du transport d’argent qu’elle occasionnait. »

(Voir Umstandliche Nachricht, etc. ou Relation circonstanciée, concernant la nouvelle Société des Ducats, avec des remarques et des réflexions, Berlin, in-4°, 1748, cité par Bibliothèque annuelle et universelle, 1752, p. 205)

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(25) février 2009

La crise, déjà...

"On a vu depuis peu, parmi des Nations qui se persuadent qu’elles sont les Nations les plus éclairées de l’Europe, la cupidité des richesses jeter partout de si grandes flammes, que tout en a été embrasé. Des gens qui auparavant auraient cru n’avoir rien à désirer, s’ils avaient eu la vingtième partie du bien qu’ils ont acquis, par une espèce de jeu, qui assurément ne leur aurait jamais dû être ouvert ; des gens, dis-je, de cette sorte n’ont pas été satisfaits de richesses qui auraient suffi à vingt familles comme la leur. On les a vus courir à de plus grands profits, avec une avidité de gens qui auraient manqué du nécessaire ; et par cette aveugle cupidité perdre presque tout ce qu’ils avaient gagné, et faire encore perdre à ceux qui s’étaient fiés en eux, une bonne partie de leur bien. Ces gens-là ont, pendant ce temps-là, rempli les églises, la tête pleine de leurs profits passés et à venir, sans écouter ce qu’on y disait. Ils n’ont pas discontinué, après leurs pertes, et on les a vus les larmes aux yeux, dans les églises. De bonnes gens ont cru que c’étaient leurs péchés, qui faisaient couler ces larmes ; mais les malheureux ne pleuraient que leur argent. Ils n’avaient jamais eu de vertu qu’ils pussent avoir perdue, et dont la perte les touchât."

(Jean Le Clerc, Bibliothèque ancienne et moderne, 1720, t. XV, 410-411)

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(24) janvier 2009

Le père de Benjamin Button

Un film américain sort sur nos écrans : L’Étrange histoire de Benjamin Button (réal. David Fincher, sc. Eric Roth, avec Brad Pitt, Cate Blanchett). Les critiques ne manquent pas de signaler que l’idée du scénario, cette histoire d’un homme qui vieillit à l’envers, est empruntée à une nouvelle de Scott Fitzgerald.

The Curious Case of Benjamin Button fut en effet publié dans Collier’s Magazine en mai 1922, avant d’être inclus dans le recueil Tales From the Jazz Age. L’auteur reconnaît avoir été inspiré par une remarque de Mark Twain, qui regrettait que la meilleure partie de la vie soit placée au début et la pire à la fin. Il affirme n’avoir découvert que plus tard une idée consignée par Samuel Butler dans ses Note-Books : « They live their lives backwards, beginning, as old men and women, with little more knowledge of the past than we have of the future, and foreseeing the future about as clearly as we see the past, winding up by entering into the womb as though being buried » (Ch. XVIII, publié après la mort de l’auteur en 1902).

Ces sources multiples n’ont pas découragé Adriana Pichini, « une employée de bureau italienne », d’entamer des poursuites contre les studios Paramount. Selon elle le film est inspiré d’une de ses propres nouvelles non publiées, datée de 1994 : Il ritorno di Arthur all’innocenza.

Sans vouloir ajouter à la confusion, ni suggérer que tout a été inventé au XVIIIe siècle, rendons ici hommage à l’abbé Pierre-François Guyot Desfontaines. Le fameux adversaire de Voltaire, non content de traduire Les Voyages de Gulliver de Swift, dès 1727, publia en 1730 une suite de son cru intitulée Le Nouveau Gulliver ou Voyage de Jean Gulliver, fils du capitaine Gulliver. Au second volume, le héros visite l’île des Letalispons :

“Dans les autres pays, on meurt de vieillesse ; ici, après avoir longtemps vécu, on meurt de jeunesse. C’est ce que vous comprendrez, et ce que vous admirerez, lorsque vous aurez demeuré quelque temps parmi nous.” […] Ce fut alors que Taïfaco, m’appris que dans le pays où j’étais, les hommes et les femmes vivaient d’ordinaire cent vingt ans, mais qu’ils ne vieillissaient que jusqu’à l’âge de soixante ans ; et qu’après cela, loin de s’affaiblir comme les autres hommes, ils reprenaient de nouvelles forces et rajeunissaient. […] “Je ne suis point surpris, dis-je à Taïfaco, que l’air que vous respirez, la vie douce et tranquille que vous menez, et le régime de vie que vous observez, vous fassent vivre plus longtemps que tous les autres hommes, qui semblent faire des efforts pour abréger leurs jours. Ce qui m’étonne est de voir que la vieillesse n’est pour vous qu’une éclipse, et que vous rétrogradez, pour ainsi dire, et recouvrez toutes les années que vous avez perdues, en retournant à la jeunesse et même à l’enfance.”

Références :

P.-F. Guyot Desfontaines, Le Nouveau Gulliver

http://visualiseur.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k844716

ou http://www.wissensdrang.com/dgulfr4.htm

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(23) 25 octobre 2008

Zadig & Voltaire :

Il paraît que le nom de l’enseigne parisienne, emblème du style parisien « bohème rock, moderne, chic et décontracté à la fois », fut ainsi choisi en 1996 par son fondateur Thierry Gillier, parce que ce dernier « était un passionné de Voltaire et surtout de son personnage favori, Zadig », et qu’il désirait « un nom évocateur d’un univers intellectuel et philosophique » (web-libre.org)

En fait, la conception voltairienne du déshabillé était légèrement différente :

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(22) 25 août 2008

Vilains animaux

Dans un article intitulé « Le Chevalier de Saint-George, un Africain à la cour » (Le Monde TV&Radio, p. 4), Jean-Jacques Larrochelle écrit : « Noir (« ces vilains animaux qui font offense à la nature », disait Voltaire), le chevalier de Saint-George devra composer toute sa vie avec son immuable condition. »

Depuis Léon Poliakov, on ne se lasse pas de faire de Voltaire le père du racisme moderne, ni de s’émouvoir d’horribles petites phrases complaisamment répétées. Mais on aimerait que M. Larrochelle nous dise où il a trouvé celle-là.

La formulation la plus proche que j’aie rencontrée – « ce sont de vilains animaux » (repérée par Poliakov, Brèves histoire des hiérarchies raciales, 1981, et citée ad nauseam depuis) –, date de 1684 ; elle est due au philosophe-voyageur François Bernier et concerne les... Lapons.

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(21) 1er août 2008

Moralistes

Le Monde des livres de ce vendredi consacre une page aux « moralistes » français (La Rochefoucauld, La Bruyère, Chamfort) et rappelle que le mot « ne fit son entrée officielle dans notre langue qu’en 1762 », tout en précisant qu’il avait déjà été « employé à l’occasion auparavant ».

Il fut en effet à la mode dès les années 1750, au point de figurer dans le titre de deux livres : Anecdotes galantes : ou, Le moraliste à la mode, de Joseph Hacot (1760) et Le philosophe au Parnasse françois ou Le moraliste enjoué, de Théodore-Henri de Tschoudy de Lussy (1754). Une fable parfois attribuée à Voltaire, « Le Loup moraliste », fut publiée en 1757.

Par ailleurs le substantif était depuis longtemps courant en anglais : « There is a particular fault which I have observed in most of the Moralists in all ages » (Steele, The Spectator, n°196, 15 oct. 1711)

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(20) 1er juin 2008

Persiflage

Le XVIIIe siècle est à l’honneur en page 2 du Monde de ce week-end, puisque que Voltaire, Rousseau et Crébillon, mais aussi Pierre Chartier (La Théorie du persiflage, PUF, 2005) et Elisabeth Bourguignat (Le Siècle du persiflage, PUF, 1998) sont cités dans un article de Macha Séry : "Le persiflage, une passion française". On est heureux d’apprendre que la recherche dix-huitiémiste, loin d’être le vain loisir que l’on croit parfois, permet de se rendre utile à la société, et d’être par exemple invité par l’Ecole de Paris du Management à un séminaire intitulé "Le rire dans les organisations". On regrette seulement que, sous le terme de persiflage, l’article confonde toutes les formes de médisance ou de dérision, moqueries, lazzis, reparties, sarcasmes, épigrammes, etc. S’il requiert en effet la présence d’un public, le persiflage est cependant, à bien des égards, tout le contraire de l’insulte traditionnelle. Ecoutons l’abbé Prévost :

Persiflage. Terme nouveau qui s’est accrédité tout d’un coup, à Paris. [C’est] l’art ou l’action de railler agréablement un sot par des raisonnements et des figures qu’il n’entend pas, ou qu’il prend dans un autre sens ; ainsi persifler quelqu’un, c’est le railler sans qu’il s’en aperçoive. (Manuel Lexique, 2e édition, 1755)

C’est pourquoi Rousseau, cité par Macha Séry, écrit très justement que le persiflage est né "de l’usage de tout dire sur le même ton". On est loin du concours de vannes à la Brice de Nice ou Comic Hall Stars.

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(19) 22 mai 2008

Libéral

"Je suis libéral […]. La gauche doit se réapproprier, avec fierté, le mot et la chose", Bertrand Delanoë, De l’audace !

Ségolène Royal a aussitôt déclaré qu’elle jugeait socialisme et libéralisme "totalement incompatibles" (Le Monde, 27 mai). S’en est suivi l’inévitable débat sur la distinction entre libéralismes politique et économique. Le premier étant réputé valeur de gauche et le second de droite.

Selon le Robert Historique de la Langue Française, le mot libéralisme est apparu en 1818 sous la plume de Maine de Biran (probablement dans son Journal). Le communisme (Restif de la Bretonne, Monsieur Nicolas, 1797) a donc précédé de vingt ans le libéralisme.

Mais le mot libéral est évidemment plus ancien. Le DHLF semble suggérer que son premier emploi dans un sens politique (partisan des libertés politiques) remonte à 1750 et à René-Louis de Voyer de Paulmy, marquis d’Argenson ; et que François Quesnay est quant à lui responsable du premier emploi dans un sens économique (partisan de la libre concurrence). On trouve en effet "la chose" chez ces deux auteurs mais, sauf erreur, pas le mot.

Avant la Révolution française, libéral désignait seulement "celui qui aime à donner" (Académie) ; ou, de façon plus restrictive, "celui qui donne avec raison et jugement" (Furetière). Un bon prince se doit d’être "libéral et magnifique" ; quant à la populace, dans ces conditions, elle est évidemment "toujours du côté du plus libéral" (La Beaumelle, Mes pensées, 1753). La libéralité, c’est le juste milieu entre la prodigalité et l’avarice, c’est la générosité par laquelle l’homme apporte la preuve de sa liberté. Peut-être serait-il sage de s’en tenir là et de rendre à "libéral" ce beau sens à peu près perdu.

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(18) 20 mars 2008

Calomnie

Dans sa tribune intitulée "Halte à la calomnie !" publiée dans la page Débats du Monde, Carla Bruni-Sarkozy prouve qu’elle connaît ses classiques :

Relisez Beaumarchais : "La calomnie, Monsieur ? Vous ne savez guère ce que vous dédaignez ; j’ai vu les plus honnêtes gens près d’en être accablés... elle s’élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient, grâce au Ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription. Qui diable y résisterait ?" Réponse : les journalistes. Les vrais.

Plutôt que Bartholo (Barbier de Séville, II, 8), l’auteur-compositeur-interprète aurait pu citer Figaro : "les sottises imprimées n’ont d’importance qu’aux lieux où l’on en gêne le cours ; […] il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits."

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(17) février 2008

Religion de l’argent

"Quand il s’agit d’argent, tout le monde est de la même religion. VOLTAIRE".

Publicité pour Le Monde de la philosophie ("Chaque semaine dès le jeudi un tome de la collection "Le Monde de la Philosophie" pour 9,90 € en plus du Monde chez votre marchand de journaux"). La citation accompagne une photo de George W. Bush se promenant main dans la main avec un prince saoudien ; elle est ainsi commentée : "Les grands philosophes n’ont jamais été autant d’actualité".

C’est dans une lettre du 26 décembre 1760 à Mme d’Epinay que Voltaire dénonce la façon dont les jésuites ont tenté de spolier six officiers pauvres de leur héritage :

Figurez-vous que les frères jésuites, pour faire leur manœuvre, s’étaient liés avec un conseiller d’état de Genève, qui leur avait servi de prête-nom. Quand il s’agit d’argent, tout le monde est de la même religion. Enfin j’aurai le plaisir de triompher d’Ignace et de Calvin.

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(16) 16 décembre 2007

Commerce et bonnes mœurs

Le Monde du dimanche-lundi, page "Enquête" :

"Kadhafi n’est plus le même qu’il y a vingt ans et a soif de respectabilité. Il lit d’ailleurs Montesquieu", renchérit Patrick Ollier, président du groupe d’amitié France-Libye. […] Claude Goasquen est membre de la commission d’enquête sur les infirmières bulgares : "En les auditionnant, lance le député de Paris, je n’ai pas eu le sentiment que Kadhafi avait vraiment intégré la pensée de Montesquieu."

Le colonel Kadhafi a sans doute lu l’Esprit des lois dans l’édition "rare" que Jacques Chirac lui a offerte lors de son voyage à Tripoli en 2004. Vérification faite, Montesquieu n’y parle pas d’infirmières bulgares, et une seule fois de la Libye :

La chair de cochon que l’on mange se transpire peu […]. On sait d’ailleurs que le défaut de transpiration forme ou aigrit les maladies de la peau : la nourriture du cochon doit donc être défendue dans les climats où l’on est sujet à ces maladies, comme celui de la Palestine, de l’Arabie, de l’Egypte et de la Lybie. (Livre XIV, chap. 25)

Le 12 décembre sur RTL, Mme Christine Lagarde, ministre de l’économie, a à son tour invoqué le sage de La Brède pour justifier la visite en France du Guide de la grande révolution.

"Montesquieu disait que là où il y a du commerce il y a de bonnes mœurs : faire du commerce c’est parfois une façon d’aller vers l’autre".

La citation, à laquelle ce ministre a souvent recours, est presque exacte :

Le commerce guérit des préjugés destructeurs ; et c’est presque une règle générale, que partout où il y a des mœurs douces, il y a du commerce ; et que partout où il y a du commerce, il y a des mœurs douces. (De l’Esprit des lois, livre XX, chap. I).

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(15) 11 septembre 2007

Ce que l’on doit aux morts

Dans Libération, ce "Rebonds" de Pierre Schill, professeur d’histoire, Membre du comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire :

Refuser de lire Guy Môquet dans le cadre imposé par les contingences politiques du Président et continuer d’analyser des lettres de résistants dans le cadre du programme d’histoire ou du concours national de la Résistance et de la déportation, c’est suivre Condorcet : « Je préfère leur histoire plutôt que leur éloge ; car on ne doit aux morts que ce qui est utile aux vivants : la vérité et la justice. » C’est bien ce que nous devons à Guy Môquet, à la Résistance et à nos élèves.

[N.D.R. : la citation exacte de Condorcet est : "J’ai été obligé de borner leur histoire à une courte notice de ce qu’ils ont fait dans les sciences. Je dis leur histoire, plutôt que leur éloge ; car on ne doit aux morts que ce qui peut être utile aux vivants, la vérité et la justice" ; et se trouve dans l’Avertissement des Éloges des académiciens de l’Académie royale des sciences, morts depuis l’an 1666 jusqu’en 1699, 1773.]

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(14) 19 août 2007

Brioche

Dans le dessin de Plantu en première page du Monde, le président de la République, habillé en Louis XVI, dit : "Bon ! il faut rentrer, les Français nous attendent, le pain va augmenter" ; à quoi son épouse, habillée en Marie-Antoinette, réplique : "Qu’on leur donne de la brioche !".

Cette citation a connu ces derniers mois un regain de fortune, suscité par les goûts aristocratiques de l’actuel couple présidentiel.

On sait que cette phrase n’a sans doute pas été plus prononcée par Marie-Antoinette que par Cécilia Sarkozy. Mais il semble en outre qu’elle n’ait même pas été inventée par ses ennemis sous la Révolution. Au XIXe siècle, Edmond de Goncourt et François Coppée l’attribuent encore à "une dame de l’ancien régime" et à "une fille de France", respectivement ; et Dumas à la duchesse de Polignac (Ange Pitou, ch. IX). Ils ne font que reprendre une anecdote de Rousseau au livre VI des Confessions :

Enfin je me rappelai le pis-aller d’une grande princesse à qui l’on disait que les paysans n’avaient pas de pain, et qui répondit : Qu’ils mangent de la brioche.

Qui est la princesse visée par Rousseau ? Et qui a, le premier, calomnieusement imputé à la reine ces propos maladroits ?

Voir aussi 21 juin 2006.

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(13) 29 juillet 2007

H. Potter

Toujours dans le courrier des lecteurs du Monde, Marc Dupoy, de Paris, rappelle les exploits d’un autre petit garçon du nom de Potter. En effet, en 1713, selon l’Encyclopædia britannica (11e édition, 1911, vol. 25, p. 820, entrée "Steam engine"), un jeune Anglais nommé Humphrey Potter, chargé d’ouvrir et fermer les vannes d’une machine à vapeur de Newcomen, inspiré par le désir d’aller jouer avec ses camarades, eut l’idée de faire fonctionner automatiquement les valves en les reliant par des cordes au balancier de la machine.

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(12) 15 juillet 2007

Liberty and safety

Dans le courrier des lecteurs du Monde, à propos de la généralisation de la surveillance vidéo, Aline Adam, de Paris, rappelle cette phrase de Benjamin Franklin :

« Une société qui est prête à sacrifier un peu de sa liberté contre un peu de sa sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et perdra les deux. »

Le contexte politique actuel aux Etats-Unis explique que cette phrase soit très souvent citée sous des formes diverses. Google donne 147 000 références pour la formulation : « Those who would give up essential liberty to purchase a little temporary safety, deserve neither liberty nor safety », qui semble être la bonne. Elle figure sur la page de titre d’un livre publié en 1759 par Franklin (An Historical Review of the Constitution and Government of Pennsylvania), mais il n’est pas certain qu’elle soit de lui. En revanche Franklin a bien écrit dans le Poor Richard’s Almanack de 1738 : « Sell not virtue to purchase wealth, nor Liberty to purchase power. »

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(11) 3 juillet 2007

Gavroche

Lecture des Misérables (t.V, l. I, ch. 15) par M. François Fillon, premier ministre, ancien ministre de l’Education nationale, dans sa Déclaration de politique générale :

« La République est une action continue, permanente. Elle est une volonté politique. Une révolte face aux facilités. Face aux injustices. Face aux échecs. La République n’est que mouvement. Si elle tombe, elle se relève tel Gavroche sur sa barricade. Elle se relève toujours et c’est la faute à Voltaire, la faute à Rousseau ; c’est aussi pour nous la faute à Victor Hugo, à Clémenceau, à Gambetta, à de Gaulle, aux héros de vingt ans de la résistance et de la France libre. »

(http://www.premier-ministre.gouv.fr/acteurs/interventions_premier_ministre_9/discours_498/declaration_politique_generale_56763.html)

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(10) 13 juin 2007

Malheur d’être né

Dans sa chronique littéraire de Charlie-Hebdo, Michel Polac rappelle que De l’inconvénient d’être né de Cioran doit son titre à une phrase de Mme du Deffand. Il a à peu près raison. Le 2 mai 1764, la marquise écrivait à Voltaire :

« Vous me dites que vous voulez que je vous fasse part de mes réflexions. Ah, Monsieur, que me demandez-vous ? Elles se bornent à une seule, elle est bien triste, c’est qu’il n’y a, à le bien prendre, qu’un seul malheur dans la vie, qui est celui d’être né. Il n’y a aucun état, tel qu’il puisse être, qui me paraisse préférable au néant. »

Et à nouveau, le 10 septembre 1764 :

« Je suis noire comme de l’encre, ne prenant part à rien, m’ennuyant de tout, sans désirs, sans sentiment, et m’affligeant toujours du malheur d’être née. »

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(9) 6 juin 2007

Indulgences

J. L. Porquet, à propos des « compensations d’émissions », qui permettent aux gros producteurs de CO2 de s’acheter une bonne conscience en versant à « Air Carbon » des dons déductibles de leurs impôts :

« Comme le notait Voltaire (Dictionnaire philosophique, article « Expiation »), les indulgences avaient ça d’épatant que "les vendeurs et les acheteurs y trouvaient également leur compte". »

(Le Canard enchaîné du 6 juin 2007)

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(8) 4 mai 2007

Rousseau, Voltaire et la pédophilie

Blog de campagne de Valérie Pécresse, future ministre de l’enseignement supérieur (ENA 1992, promotion… Voltaire) :

« Que dans ce débat multi-séculaire sur l’inné et l’acquis - souvenons-nous de la querelle de Rousseau et Voltaire sur l’homme naturellement bon - nous continuions d’être dans l’incertitude, qu’il appartienne aux scientifiques de se prononcer, certes. Mais un ancien ministre de l’intérieur, directement confronté au drame des violences pédophiles, qui plus est candidat à la présidence de la République, est légitime à s’interroger. Ne serait-ce que pour valider des choix de politique pénale. »

http://www.valeriepecresse.net/wordpress/index.php ?cat=634

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(7) 24 avril 2007

Voltaire non négociable

Une semaine après avoir jugé "sadique ou imbécile" la présence de la Princesse de Clèves au programme des concours de la fonction publique, Nicolas Sarkozy place la défense de l’humanisme, des Lumières et de Voltaire au centre de son discours de Rouen, au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle :

C’est cela la France. La France, c’est un art, c’est une culture, c’est une manière d’être et de penser. La France, c’est la pensée claire, c’est la raison, c’est l’esprit des Lumières.

C’est aussi 2000 ans de christianisme, 2000 ans de civilisation chrétienne. Je n’ai pas l’intention de renier cet héritage chrétien dans l’histoire de France. Je sais, cela ne se fait pas. Trop tard, c’est fait. La France, c’est Saint Denis, c’est Reims, c’est Domrémy, c’est le Mont Saint-Michel. La France, c’est Dieu sorti de la pénombre du sanctuaire où l’art roman l’avait enfermé pour être offert à la lumière des cathédrales. Cathédrales qui font la fierté des villes.

La France, c’est la morale laïque qui incorpore 2000 ans de valeurs chrétiennes. La France, c’est le respect de toutes les religions. C’est l’universalisme et c’est l’humanisme.

Cette culture est une part de nous-mêmes, nous n’avons pas le droit de la renier, nous avons le devoir de la transmettre à nos enfants. Je veux que l’école redevienne un lieu de transmission de la culture. Je veux qu’à l’école on enseigne aux enfants les grands auteurs. Il n’y a pas qu’Harry Potter, même si je n’ai rien contre, je l’ai lu aussi.

Et je le dis pour que les choses soient claires. Nul ne peut faire le tri dans la culture française que l’on doit enseigner dans les écoles et les collèges. Nul ne peut exiger la censure d’un grand auteur parce qu’il heurte ses convictions philosophiques ou religieuses.

Voltaire, pour ne citer que lui, continuera si je suis élu à être enseigné dans les écoles françaises et ceux à qui cela ne plaît pas ne sont pas obligés de résider sur le territoire de la République française. Oui, Voltaire, je n’ai pas l’intention de le négocier, parce que Voltaire dans l’histoire et la culture de la France, ça compte. Voltaire doit continuer à être dans les programmes des examens, il continuera à être joué librement dans les théâtres qui le souhaitent et je ne tolérerai pas que quiconque tente de s’y opposer par la violence. *

Parce que pour moi la liberté de l’esprit c’est la première valeur de la culture française et la première qualité de l’intelligence humaine. Si nous voulons une société de liberté, si nous voulons contribuer à faire de nos enfants des hommes libres, si nous voulons former des âmes libres, il nous faut protéger et encourager la liberté, et que reste-t-il de la liberté si les fanatiques peuvent menacer de mort les professeurs de philosophie, interdire les caricatures et mettre Voltaire à l’index ? Ce n’est pas acceptable sur le territoire de la République française.

Alors, nous allons faire les choses simplement et les dire clairement. Celui qui ne veut pas respecter les valeurs de liberté de la France, n’est pas obligé de rester en France. Que cela soit entendu. Celui qui ne veut pas respecter notre conception de l’homme, celui qui récuse l’humanisme, celui qui récuse l’usage de la raison, celui qui veut abolir l’héritage des Lumières et celui de la Révolution, celui qui ne veut pas reconnaître que la femme est l’égal de l’homme, celui qui veut cloîtrer sa femme, obliger sa fille à porter le voile, à se faire exciser ou à se marier de force, celui-là n’a rien à faire en France et il doit savoir que s’il reste, les lois et les principes de la République s’appliqueront à lui comme à n’importe quel autre citoyen. La France a des valeurs sur lesquelles nous ne négocierons jamais.

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(6) 5 mars 2007

Your right to say it

Paraphrase par le candidat Nicolas Sarkozy, sur France 3, d’une phrase prêtée à Voltaire :

« Moi, je combats les idées de M. Le Pen. Mais je me battrai pour que M. Besancenot comme M. Le Pen puissent défendre [les leurs]. »

(http://tf1.lci.fr/infos/elections-2007/0,,3404985,00-sarkozy-battra-pour-parrainages-besancenot-pen-.html)

N.B. : souvent attribuée à Voltaire sous diverses formes (« Je défendrai mes opinions jusqu’à ma mort, mais je donnerai ma vie pour que vous puissiez défendre les vôtres » ; « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous ayez le droit de le dire », etc.), la phrase ne se trouve pas dans son Traité sur la tolérance, ni ailleurs dans son œuvre. Elle est probablement née de la plume d’une voltairienne britannique, Evelyn Beatrice Hall [S.G. Tallentyre], au chapitre VII de The Friends of Voltaire, 1906, sous la forme anglaise : « I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say it. »

Il s’agit par ailleurs d’une des citations favorites de Mme Valérie Pécresse, ministre de l’enseignement supérieur (ENA 1992, promotion… Voltaire).

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(5) 20 février 2007

La main tremblante du chasseur

Philippe de Villiers, "Discours au Forum de la Chasse",

« Ne touchons à l’avenir, aux lois, que d’une main tremblante, comme disait Montesquieu, et en particulier aux lois sur la chasse. Il faut maintenant pour les pratiques de la chasse, pour le système des armes, pour toutes les traditions, faire une pause et prendre l’engagement à l’avenir que les chasseurs seront consultés le plus en amont possible des décisions qui doivent être prises. »

(http://www.up.univ-mrs.fr/veronis/Discours2007/transcript.php ?n=Villiers&p=2007-02-20)

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(4) 30 janvier 2007

Éloge de l’exil

Intervention du candidat Nicolas Sarkozy à Londres :

« Il y a toujours eu des gens pour lesquels s’en aller c’était un peu abandonner. Mais abandonner quoi ? Descartes ayant vécu une bonne partie de sa vie aux Pays-Bas et s’en étant allé mourir au service de la reine de Suède a-t-il abandonné la France ? Voltaire étant parti habiter en Suisse après s’être réfugié en Angleterre a-t-il abandonné la France ? »

(www.ump-fr.com/pdf/InterventionNicolasSarkozyLondres20070130.pdf)

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(3) 9 décembre 2006

Ma famille, ma patrie

Philippe de Villiers, dans son discours d’investiture :

« Je pense souvent à la phrase de Montesquieu : "Si je savais quelque chose qui fût utile à ma famille et qui fût nuisible à mon pays , je ne le ferais pas." »

Ladite phrase de Montesquieu est la suivante :

« Si je savais quelque chose qui me fût utile et qui fût préjudiciable à ma famille, je le rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose qui fût utile à ma famille, et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie et qui fût préjudiciable au genre humain, je le regarderais comme un crime »

(Pensées diverses, « Portrait de Montesquieu par lui-même »)

Jean-Marie Le Pen l’avait naguère paraphrasée à contre-sens :

"Je préfère ma fille [ou ma famille] à mes amis, mes amis à mes voisins, mes voisins à mes compatriotes, mes compatriotes aux Européens."

(www.forumpatriote.com/phpBB2/viewtopic ; sans lieu ni date)

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(2) 21 juin 2006

Marie-Antoinette

« Auteur d’un tout récent 1788, essai sur la mal-démocratie, l’ancien ministre et toujours radical de gauche Roger-Gérard Schwartzenberg développe sa comparaison dans diverses interviews, et notamment dans Le Parisien (17/6) : "Villepin est dans la position d’indifférence aux attentes populaires que pouvait incarner Marie-Antoinette en 1788". Ce qui promet pour l’avenir - et pour la tête - de notre Premier ministre. Que le grand Indifférent n’en profite pas pour penser qu’il fera, lui aussi, l’objet d’un film à grand spectacle -et d’une pelletée de bouquins- dans 218 ans. »

Canard enchaîné du 21 juin 2006, cité par http://revolution-francaise.net

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(1) Juin 2005

Pour faire de grandes choses…

Lue en épigraphe du rapport du médiateur de l’éducation nationale, cette citation de Montesquieu :

« Pour faire de grandes choses, il ne faut pas être un si grand génie : il ne faut pas être au-dessus des hommes, il faut être avec eux. »

(http://lesrapports.ladocumentationfrancaise.fr/BRP/054000412/0000.pdf.)

Cette phrase est bien de Montesquieu : Pensées et fragment inédits, ed. G. Gounouilhou, 1901 (1224 ; 1083. II, f° 67 v°). Elle est l’objet de 1790 références par google. On la trouve aussi bien, inévitablement, dans un « Hommage rendu par Alain Juppé, député-maire de Bordeaux, lors de la Cérémonie du Souvenir à l’Hôtel de Ville, le 15 novembre 2000, à Jacques Chaban-Delmas ».

(www.bordeaux.fr/ebx/LinkResolverServlet ?classofcontent=presentationStandard&id=4241) ;

que, de façon plus surprenante, sous la plume d’un éditorialiste de L’Indépendant de Ouagadougou, le 13 mars 2007 :

« Pour employer une expression en vogue en Côte d’Ivoire, la Fédé et l’encadrement technique doivent former un tandem et pédaler dans le même sens. Il est bon que les uns et les autres se fassent leur cette pensée de Montaigne : « Pour faire de grandes choses, il ne faut pas être au-dessus des hommes ; il faut être avec eux. »

(http://www.independant.bf/article.php3 ?id_article=648 ?&sq=arti)

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